Chroniques manga
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Corps et âme, vie et mort du shinsengumi selon Aya Kanno

by on7 septembre 2010
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Type Manga
 

Aya Kanno était une des invités de Japan Expo, cette année. En France, trois de ces œuvres ont été éditées chez Delcourt. Il s’agit d’Otomen, L’empreinte du mal et Corps et âme. C’est ce dernier que j’ai choisi de vous présenter parce que des trois séries c’est celle que je préfère. Sa lecture est l’occasion pour nous de découvrir une partie de l’histoire japonaise.

Couverture tome 1 du manga Corps et âme Couverture tome 2 du manga Corps et âme

Corps et âme nous présente le Shinsengumi, ses membres, son histoire. A travers plusieurs histoires courtes qui prennent pour héros un des personnages emblématiques de cette armée atypique, Aya Kanno nous décrit la fin d’une époque, d’un état d’esprit. Dans le premier volume, ce sont les événements de la guerre du Boshin qui sont détaillés. En utilisant un nouveau narrateur à chaque chapitre, elle apporte un éclairage différent à ces événements historiques. Elle a choisi de décrire la mort du shinsengumi, insistant sur le fait qu’elle coïncide avec l’entrée du Japon dans une ère moderne. Dans le second, le ton est plus romancé. La mangaka prend plus de libertés par rapport à la réalité historique. Elle ajoute une dimension psychologique fictive à ces personnages réels. Nous suivons quelques personnages à travers les faits marquants de l’existence du shinsengumi de sa création à sa mort.

Un peu d’histoire

Manga corps et âme

Tête de chapitre Corps et âme

Corps et âme se déroule à la charnière entre l’époque d’Edo et l’ère Meiji. Jusqu’au milieu du XIXème siècle, le pouvoir est de type militaire et se trouve entre les mains du shogun  (shogunat ou bakufu) même si en théorie l’empereur reste le dirigeant du pays. La période d’Edo regroupe les années de règne des shogun de la dynastie Tokugawa. En 1858, le commodore américain, Matthew Perry obtient par une démonstration de force la signature d’un traité qui met fin à la politique d’isolement instaurée par le shogunat. Cette marque de faiblesse par rapport à l’Occident fait douter les japonais de la capacité du shogun à tenir tête aux étrangers s’ils décidaient d’envahir le pays. Un mouvement nationaliste opposé à la présence américaine commence à prendre forme et se cristallise autour de la personnalité de l’empereur.

Dans ce contexte de troubles politiques, des rônin (samouraï sans maître) affluent de tout le pays vers Kyoto pour s’engager dans les troupes nationalistes. Le shogun conscient que ces guerriers livrés à eux mêmes constituent un danger pour la population décide de les employer. Ce groupe de rônin est à l’origine du shinsengumi et doit veiller au maintien de l’ordre dans la capitale impériale.

Le shogun perd de plus en plus en crédibilité et son pouvoir s’amenuise ce qui l’incite à l’abandonner au profit de l’empereur en 1867. Cette même année, l’empereur Meiji (appelé Mutsuhito de son vivant) succède à l’empereur Kômei. La guerre du Boshin, décrite dans le volume 1 de Corps et âme, débute peu après. Elle oppose les partisans de l’empereur aux fidèles du shogun. Ces derniers sont plus nombreux et parmi eux certains ont été formés par des militaires français. Pourtant, la majorité est constituée de samouraï. L’armée impériale est quant à elle totalement modernisée ce qui crée un déséquilibre de force. Les troupes shogunales sont défaites à la bataille d’Ueno et le shogun est arrêté. Les fidèles du bakufu continuent de résister et se replient au nord. Ils fondent l’éphémère république d’Ezo sous la présidence de Takeaki Enomoto. L’armée impériale bien décidée à en finir lance une offensive et en sort victorieuse. La guerre s’achève par la bataille d’Hakodate en mai 1869.

Un récit proche de la réalité historique

Le premier volume nous présente le shinsengumi après le début de la guerre du Boshin. Il est composé de trois histoires courtes nous relatant les mêmes événements mais en adoptant à chaque fois le point de vue d’un narrateur différent. Nous suivons ces héros à travers les grandes batailles qui ont marqué cette guerre civile : de la fuite d’Edo jusqu’au nord. Chaque événement est décrit en collant à la réalité. Ce premier opus me fait penser à un livre d’histoire japonaise illustré.

Manga corps et ame

Tête de chapitre corps et âme

Parmi les figures emblématiques du shinsengumi, il en est une qui revient fréquemment, il s’agit du vice capitaine Toshizô Hijikata (ci-dessus). L’auteur avoue qu’il s’agit de son préféré ce qui peut expliquer qu’il soit ainsi mis en avant, en plus du fait qu’il ait joué un rôle important dans le Shinsengumi. Tout comme son surnom le laisse envisager, Hijikata se comporte comme un «démon» n’hésitant pas à tuer les déserteurs. C’est lui qui est à l’origine du code extrêmement sévère du shinsengumi. Si un membre viole ce règlement la seule sanction envisagée est la mort soit par exécution soit en se faisant «seppuku» (= suicide rituel). Aya Kanno fait référence à ces règles dans le début du tome 2. Néanmoins, comme dans la réalité, il fait preuve de gentillesse voire même de tristesse pour les camarades qui ont trouvé la mort, malgré sa sévérité et son intransigeance. Ce trait de caractère est formidablement évoqué dans les toutes dernières pages du premier volume. Il a cherché pendant des mois une raison de combattre après la mort du capitaine, et l’a finalement trouvée en réalisant que ce qui lui importait c’était les membres du shinsengumi et non pas les préoccupations politiques.

Dans La fleur en acier gelée (volume 2), Aya Kanno nous présente un événement marquant. Il s’agit de l’affaire Ikedaya. Le shinsengumi a réellement empêché les Ishin Shishis (les opposants au shogun les plus radicaux) d’incendier Kyoto. Ce coup d’éclat fit leur renommée et se déroula exactement comme décrit dans le manga. Le meurtre du capitaine Serisawa fait aussi l’objet d’une retranscription fidèle bien que les motivations dont Aya Kanno a gratifié ce personnage ne soient pas réelles. Il semblerait qu’il ait été un odieux personnage qui ne se préoccupait pas tant du shinsengumi. Pour terminer, Sôji Okita, le chef de la première section du shinsengumi est bel et bien mort de la tuberculose.

Être samouraï : un état d’esprit

Manga Corps et âme

Extrait du manga corps et âme

Le point commun entre les deux volumes de Corps et âme se situe dans la description de l’état d’esprit des samouraï. Hijikata était fils de fermiers. Dans le système de classe très fermée en vigueur durant la période d’Edo, seuls des fils de samouraï pouvaient prétendre devenir samouraï. Pour cet homme le shinsengumi a représenté la seule et unique occasion d’accomplir son rêve de se battre pour son pays. Paradoxalement, il semble que ce soit lui qui était le plus attaché à l’honneur des samouraï. Les règles édictées par Hijikata pour le Shinsengumi sont réputées comme étant les plus dures que le Japon ait connues. Ces lois visent à inciter les membres à bien se conduire et permettent de se débarrasser des importuns.

Durant les batailles, nous constatons aussi combien les samouraï sont impuissants face aux fusils. Nous les voyons limite acculés mais continuant à se battre. Jusqu’à la fin, ils combattent pour leur idéal sans jamais déclarer forfait. Même si tout espoir est vain, ils brandissent toujours le sabre et se lancent dans la bataille. Le récit «retour au bleu» évoque même la joie de mourir pour défendre ses convictions. Le héros de cette histoire meurt le sourire aux lèvres.

Des destins tragiques

Corps et âme n’est pas un shôjo comme les autres. Ses pages sont parsemées de morts. Il nous relate la destinée des hommes du clan des vaincus. Par ailleurs, comme ces hommes se battent jusqu’à la mort, il n’y a pas d’autres fins possibles. Nous les suivons donc pages après pages dans leur combat sanglant. Nous pénétrons dans leur quotidien voire même dans leur pensées intimes. Nous découvrons leurs peurs, leurs doutes et leurs convictions. Nous tremblons pour eux car le rapport de force est inégal. Tous les personnages évoqués dans le manga sont attachants. Tous se sont battus avec courage. Tous se sont sacrifiés d’une manière ou d’une autre pour le Shinsengumi.

Ces destins tragiques nous émeuvent. Nous éprouvons beaucoup de respect et d’admiration pour tous ces hommes. C’est probablement ce qu’Aya Kanno souhaitait en soignant autant la personnalité et la psychologie de ses personnages.

La  fin du Japon féodal et l’entrée dans une ère moderne

Manga corps et âme

Extrait du manga corps et âme

Le shinsengumi a été créé alors que le shogunat était en crise. Contesté, il se devait de prendre des mesures pour maintenir l’ordre dans le pays. Paradoxalement, alors que le bakufu avait instauré le système de classe extrêmement rigide en vigueur jusque là, il fût le premier à y déroger, en nommant responsable de sa protection des ronin ou des hommes doués dans l’art du sabre mais qui n’étaient pas fils de samouraï. Cette décision prouve bien que le système féodal des classes prôné par le shogunat avait atteint ses limites.

Dans Corps et âme, Aya Kanno insiste sur l’importance de la guerre du Boshin. Elle montre clairement à travers les pensées et les doutes des personnages que cette période est une charnière entre le Japon féodal et moderne. Avec l’arrivée des étrangers, les habitants japonais prennent conscience de leur retard technologique. Avec leurs fusils et leurs navires à vapeur, ils inquiètent les autochtones. C’est cette peur qui conduira à la guerre civile.

Au départ, le bakufu a du concilier avec les étrangers et signer le traité de commerce avec les américains. Ce geste est alors perçu comme une marque de faiblesse et contribue à la montée du nationalisme. Les opposants à la présence des étrangers se rassemblent autour de la personnalité de l’empereur. Pourtant, au fur et à mesure que le Japon s’enlise dans les luttes de pouvoir, les convictions s’inversent. Le shogunat se montre plus conservateur que les armées de l’empereur, rapidement équipées de fusils. Nous sentons bien au fil des pages du premier volume de Corps et âme que les membres du shinsengumi défendent le shogun et à travers lui les traditions du pays. Ils sont néanmoins conscients que le pays est en train de changer et se sentent perdus. Le deuxième récit évoque très bien cette idée par le suicide rituel du dernier capitaine du shinsengumi. Il appartient à un Japon passé et révolu. Ce suicide est présenté par l’auteure comme l’«enterrement du shinsengumi» et avec lui celui d’un Japon féodal aux moeurs dépassés.

Le shinsengumi fascine, émerveille. Fan depuis toujours de ces hommes hors du commun, Aya Kanno a réussi à nous transmettre sa passion. Grâce à corps et âme, nous pouvons découvrir un récit relativement fidèle aux événements historiques. En dotant ses personnages de traits psychologiques, elle nous offre une vision intéressante et originale de ces hommes admirables par leur courage et leur détermination. De nombreuses autres adaptations de l’histoire des derniers samouraï ont été réalisées. Nous pouvons citer le célèbre samouraï deeper kyo, ou plus récemment l’anime hakuouki shinsengumi Kitan.

Connais-tu le shinsengumi et cette période cruciale dans l’histoire du Japon ? Si toi aussi, tu as lu Corps et âme, pense à noter la série, voire même à donner ton avis en commentaires.

Plus

Les dessins sont splendides
Nous en apprenons plus sur le shinsengumi, l’histoire du Japon et les mœurs de l’époque

Moins

Comme nous ne connaissons pas l’histoire japonaise, on s’y perd une peu dans les personnages et événements

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Scénario
10

 
Personnages
10

 
Dessins
10

Note du rédacteur
10

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Scénario
9.0

 
Personnages
8.5

 
Dessins
10

Notes des shôjo addict
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9.0

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  • AokoSan
    8 janvier 2015 at 20:21

    Je suis sûre que je ne suis pas la seule parce qu’il est vraiment bien !
    Je t’en prie, ton article est vraiment complet et agréable à lire 🙂

    Répondre

  • AokoSan
    7 janvier 2015 at 21:20

    J’ai vraiment beaucoup aimé ce manga ! Il est vraiment touchant (par l’histoire tragique qui est dépeinte) et les dessins d’Aya Kanno toujours aussi beaux !

    Répondre

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Personnages

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