Chroniques manga
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Loveless, dans les ténèbres des mots

by on23 février 2011
Details
 
Type Manga
 

Dérangeant, troublant et personnel, Loveless a tout pour séduire un public exigeant qui recherche autre chose que la romance dans un shôjo.Sorti en 2006 chez les éditions Soleil, ce récit fantastique s’apparentant au shônen-ai est un des premiers rares dark shôjo en France.

Ritsuka Aoyagi a perdu tous ses souvenirs il y a 2 ans. Rejeté par sa mère qui ne le reconnaît plus, il trouve du réconfort auprès de son grand-frère Seimei jusqu’à ce que celui-ci soit sauvagement assassiné. Seulement âgé de 12 ans, il devra affronter seul le monde entier et surtout sa mère qui a sombré dans un état de folie après avoir perdu son fils aîné. Après le premier jour dans sa nouvel école, il fait la rencontre de Sôbi qui prétend être l’ami de son frère. L’homme mystérieux se propose de l’aider, le protéger, de tout faire pour lui, mais à quel prix et pourquoi? Bien décidé à trouver le coupable de la mort de Seimei, Ritsuka se plonge dans un monde cruel où les mots sont des sorts lancés par un « combattant » et subis par un « sacrifice »…

Un univers ensorcelant

Manga Loveless

Illustration du manga Loveless

Ce qui fait la première originalité de Loveless est son univers atypique. Les gens portent des oreilles et une queue de chat jusqu’à ce qu’ils deviennent « adultes ». Les oreilles de chats toutes mignonnes prend ici un aspect vicieux et pervers puisqu’elles mettent à nu un sujet intime pour chacun, la première relation sexuelle. La professeur de Ritsuka, qui a toujours ses oreilles, subit ainsi souvent les remarques déplaisantes à propos de sa virginité. L’absence des oreilles peut être un signe méprisable: pendant leur première rencontre, Ritsuka se doutait de Sôbi car ce dernier n’avait plus ses oreilles. Ainsi la société créée par Yun Kouga paraît beaucoup plus suspicieuse, effrayante et remplie de préjudices.

Le système de combat est aussi un élément qui contribue à l’univers déconcertant de Loveless.  Le combat ne peut être délivré qu’en duo: un « combattant » et un « sacrifice ». Le combattant se charge de l’attaque et la défense tandis que le sacrifice subit de gigantesques dégâts moraux à sa place. Le combattant inflige, par des mots, des contraintes au sacrifice adverse. La force morale, la rapidité du combattant et la résistance du sacrifice font donc la force d’un duo.  L’aspect psychologique des personnages pendant les scènes de combats est non négligeable, la foi en son partenaire étant la base de tout. La souffrance du sacrifice à chaque combat est immense et on le ressent distinctement en lisant.

La magie des mots

Manga Loveless

Illustration du manga Loveless

Les mots ont une place très importante dans Loveless, que ce soit pour le combat ou dans la vie des personnages. En effet, le combattant et le sacrifice d’une même équipe sont liés par un lien intime et indestructible, leur « vrai nom », tatoué sur la peau, qui définit leur façon de combattre. Chaque équipe est donc unique au monde et c’est leur fierté. Or, si le vrai nom de Sôbi est Beloved, celui qui est aimé, tout comme son ancien sacrifice Seimei, celui de Ritsuka est Loveless, le mal-aimé, un nom horrible, qui donne son nom à la série. Quand Sôbi et Ritsuka ont décidé de se battre ensemble, cette équipe désassortie ne peut qu’indigner leurs adversaires et ne facilite pas le nouveau rôle de sacrifice de Ritsuka, puisque son équipe ne possède pas le lien si spécial qui relie le combattant au sacrifice.

Même hors combat, les personnages emploient continuellement les mots pour créer ou détruire. Sôbi enchaîne de plus en plus Ritsuka à lui à chaque fois qu’il lui dit « je t’aime ». La mère de Ritsuka lui fait croire qu’il n’est pas son fils et seulement un étranger qui s’est emparé de son corps. Ce ne sont pas ses coups qui blessent Ritsuka mais ses paroles, répétées chaque jour comme un sort pour maudire. L’amie de Ritsuka, Yuiko, se désignait avec son prénom et parlait d’elle-même à la troisième personne: elle scelle ainsi sa propre personnalité jusqu’à ce que Ritsuka l’oblige à dire « je » et la délivre en même temps du sort qu’elle s’est jetée. Chacun tente avec bien de mal de contrôler, changer et manipuler sa vie et son environnement à travers le pouvoir des mots, ce qui rappelle avec insistance notre quotidien et rapproche irrémédiablement le lecteur aux personnages.

L’antagonisme central, Beloved et Loveless

Si les oreilles de chat et le système de combat créent d’or et déjà une ambiance déroutante et malsaine, les personnages sont pour le moins ambigus et torturés. Ritsuka Aoyagi mérite autant son rôle de sacrifice que son nom Loveless, tant sa situation sociale en fait un être mal-aimé qui refuse d’être aimé. Il a perdu tous ses souvenirs il y a deux ans au point de changer complètement sa personnalité. Sa mère, qui accepte très mal le nouveau Ritsuka le rejette, lui donne des coups, a des sauts d’humeurs effrayants. Ritsuka devient donc renfermé et refuse le contact humain à part son grand-frère Seimei, jusqu’à ce qu’il perde son seul refuge, son seul ami, le seul qui se préoccupe de lui. Il cherche désespérément d’immortaliser des souvenirs à travers toutes les photos qu’il prend pour se créer une nouvelle vie, tout en sachant que ses souvenirs pourraient ressurgir à tout moment et sa personnalité actuelle s’effacerait. C’est ce qu’il aimerait bien, au moins sa mère ne souffrira plus. Il vit ainsi dans le brouillard total, du jour au lendemain, en se demandant chaque jour s’il allait disparaître aujourd’hui, en entendant chaque jour par sa mère que le fait de vivre pour lui est une péché. On ne peut être qu’en admiration devant Ritsuka qui, à force d’endurer les dures épreuves psychologiques, développe une maturité étonnante et une force de caractère inébranlable.

Manga Loveless

Illustration du manga Loveless

Mais malgré tout, il reste un enfant qui ne connaît rien des relations humaines à cause de son amnésie. Au contact de ses nouveaux amis, la naïve Yuiko et le têtu Yayoi, il retrouve son véritable âge et son insouciance. Sa sensibilité à fleur de peau l’aide à canaliser le caractère difficile de son partenaire Sôbi et surtout, à ressentir des émotions complètement nouvelles et afficher des expressions adorables face aux avances plutôt douteuses de ce dernier.

Manga Loveless

Quant à Sôbi, c’est un personnage fascinant et singulier. Bien qu’il soit « adulte », il ne s’embarrasse pas de séduire Ritsuka en cherchant à l’embrasser ou à l’enlacer. Même si ça ne va jamais plus loin qu’un baiser, chaque geste dégage quelque chose de sordide et peut perturber plus d’un lecteur. Sôbi est une contradiction ambulante: il répète constamment qu’il aime Ritsuka mais il lui ment et lui cache des choses concernant la mort de Seimei. Il est protecteur et sentimental envers Ritsuka mais il se comporte froidement et cruellement quand iI s’agit des autres, il porte le nom de Beloved mais il est également le combattant de Loveless. Pour ajouter encore une couche à son côté tordu, il semble avoir absolument besoin de quelqu’un qui le domine, en l’occurrence son nouveau « maître » Ritsuka. Son masochisme assumé pose autant de problèmes à Ritsuka, qui devra apprendre à le « dominer », qu’à son ami Kio qui s’inquiète pour sa santé mentale après avoir vu son état avant et après la mort de son ancien partenaire Seimei. Sa part de ténèbres s’efface peu à peu en présence de Ritsuka, mais son dévouement excessif peut aussi bien réconforter que blesser le petit garçon.

Manga Loveless

Illustration du manga Loveless

Seimei, le personnage le plus énigmatique de l’histoire, est sans doute à l’origine de tous les mystères. À travers les souvenirs de Ritsuka, il apparaît comme un grand-frère doux, protecteur et aimable. Ritsuka le vénère mais de sérieuses doutes sur sa honnêteté apparaîtront quand les autres personnages le définissent comme un être froid, distant, sadique et manipulateur. Et comme on s’en doute, il n’est pas mort… Pourquoi donc a-t-il laissé seul Ritsuka et simulé sa mort?

Un shônen-ai qui se repose sur l’ambiguïté permanente

mange Loveless

Illustration du manga Loveless

Outre l’ambivalence de la personnalité de Ritsuka, Sôbi et Seimei, tous les éléments de Loveless jouent la carte de l’ambiguïté. Tout d’abord, les relations: celle entre Ritsuka et Sôbi, assez dérangeante à cause de l’écart d’âge, et celle entre un sacrifice et un combattant qui peut aller de tendre à possessive, de mignonne à malsaine. On relève non seulement l’association entre deux garçons, mais aussi des couples garçon-fille et fille-fille. Loveless se balance donc entre le shôjo et le shônen-ai. Le couple principal, Ritsuka et Sôbi, évolue avec tendresse et poésie, entre les baisers volés et les sous-entendus.

Même si la présence des enfants ajoute beaucoup de fraicheur et d’humour, le côté sombre de l’histoire en ressort encore plus grand : les souffrances de Ritsuka, le masochisme de Sôbi, le passé de chacun… La légèreté côtoie avec délicatesse les ténèbres que chaque personnage porte en lui. Les frontières entre le bien et le mal ne sont pas distinguées réellement. Les Sept Lunes qu’on prétend avoir tué Seimei se révèlent finalement attachants et terriblement humains. Plus l’intrigue avance, plus les mystères s’amoncellent. Les réponses sont données au compte goutte, ce qui nous donne affreusement envie de connaître la suite après chaque tome.

Le design des personnages masculins, tous androgynes, confère encore une fois beaucoup d’ambiguïté. Le trait léger et virevoltant de Yun Kôga dégage beaucoup de poésie et de sensualité. Les planches en couleurs, souvent axées sur le rouge et le violet, sont très jolies également. Cependant, vers les derniers tomes on peut observer une certaine baisse de qualité  graphique : les traits sont plus raides, moins spontanés, moins poétiques. L’histoire se tourne plus vers l’intrigue et moins vers les personnages, ce qui était un gros point fort du titre.

Manga Loveless

Couverture de l’artbook du manga Loveless

Sombre et parfois sordide, Loveless propose un univers fort original et une ambiance ensorcelante. Grâce au panel des personnages variés et attachants, ce titre a la force de faire ressentir au lecteur toute sorte d’émotions. Malgré la récente baisse de régime, il reste un shôjo sombre fantastique incontournable pour les amateurs du genre.

Et toi, as-tu apprécié la singularité de l’univers de Loveless et son côté ambigu, ou au contraire as-tu décroché à cause de cela ? N’hésite pas à nous donner ton propre opinion sur la série et lui attribuer une note!

Plus

Un univers fascinant
Un graphisme fabuleusement onirique
L'ambiance dérangeante en permanence
Le personnage de Ritsuka toujours en évolution

Moins

Mauvaise édition française: beaucoup de fautes d'orthographe et une impression très sombre des pages couleurs
Une baisse de qualité dans les dernies tomes sortis

Editor Rating
 
Scénario
8.0

 
Personnages
9.0

 
Dessins
8.0

Note du rédacteur
8.4

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Scénario

 
Personnages

 
Dessins

Notes des shôjo addict

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  • Lana
    28 novembre 2013 at 12:26

    Merci beaucoup pour cet article.
    Oui, comme tu le dis, Loveless est un manga assez mystérieux, avec une ambiance mélancolique, un peu « dark ». Le trait de Yu KOUGA est super beau ! je suis d’accord avec toi, par la suite, c’est dommage, il devient un peu bof… enfin, c’est quand même joli mais bon…

    Sur relation Sôbi/ Ritsuka : oui, la différence d’âge m’a vraiment déplu >_< !!!! Je comprends pas pourquoi dans certains manga on voit des mineurs fricoter avec des gens plus grands. Vous imaginez ! Si on est en 2e (dans les 15 ans), sortir avec quelqu'un de 3 ou 4 ans plus jeune revient à sortir avec un collégien… impossible !
    Certains mangaka devraient arrêter d'envoyer ce genre de message bizarre… Surtout que pour Loveless, Ritsuka ne fait pas du tout son âge ! On dirait qu'il a 16 ans (déjà, 20/16 ans, c'est un peu plus acceptable… 20/12 ans @_@ c'est affreux !)

    Par rapport aux révélations sur Sôbi et Seimei… ça fait longtemps que je n'ai pas lu et je ne m'en souvenais plus (j'ai acheté tous les tomes mais j'ai lu jusqu'au tome 9…! Pas encore eu le temps de lire les autres ^^'). Pour celles et ceux qui n'auraient pas tout lu, peut-être que ce serait sympa de mettre ces infos en "caché" (je sais pas si je m'exprime très bien, désolée)… Tu sais, pour leur laisser la surprise.

    N'empêche, je vais acheter Loveless jusqu'au bout car j'ai bien envie de savoir la fin. Et puis Sôbi à lui tout seul c'est un phénomène ! Et puis je veux que Ritsuka soit enfin heureux 🙂

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    • misami-hirota
      28 novembre 2013 at 20:23

      Merci de ton très long commentaire !

      Je suis d’accord, Ritsuka et ses camarades de classe ne font pas du tout 12 ans. Leur manière de réfléchir non plus. J’essaie de ne pas penser au fait qu’il a 12 ans quand je le vois avec Sôbi, parce qu’ils sont quand même adorables.

      J’ai pris en compte ton commentaire sur les spoilers. C’est marrant, je me suis arrêté vers le tome 9 aussi. Il faut que je continue !

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