Chroniques manga
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Mars, les blessures les plus indélébiles peuvent-elles guérir ?

by on11 novembre 2010
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Publié chez Panini, Mars de Fuyumi Soryo n’est pas un shôjo récent, cependant, il n’en reste pas moins un incontournable du genre tant dans les thèmes abordés que dans la façon dont est traitée l’histoire d’amour autour de laquelle se construit le récit. Proposant des thématiques beaucoup plus sombres que l’habituelle découverte des sentiments amoureux ou encore l’apprentissage de la vie en couple, Mars se démarque très nettement des autres shôjo de son époque. Son succès a certainement largement contribué à ce que d’autres shôjo matures (traitant de sujets plus adultes que les shôjos traditionnels) soient introduits en France. Mars marque aussi un tournant dans la bibliographie de l’auteur, plus habitué jusque là à écrire et dessiner des mangas romantiques à l’eau de rose (mais non dénués de charme).

Kira Asou est une jeune fille solitaire, effacée, discrète qui se consacre corps et âme à sa passion : la peinture. Alors qu’elle s’adonne à son hobby, assise sur un banc à l’écart de la foule, un garçon s’approche d’elle et lui demande de lui indiquer où se trouve l’hôpital. En guise de réponse, celle-ci dessine un plan au dos de sa dernière œuvre (une mère tenant son enfant dans ses bras) et le lui tend avant de s’enfuir. Kira connait ce garçon et il n’a pas très bonne réputation. D’après les rumeurs et ce qu’elle a pu entrevoir de sa vie lycéenne, Rei Kashino multiplie les conquêtes et n’éprouve aucune gêne à s’afficher ouvertement avec elles dans les couloirs du lycée. C’est le genre de garçon excentrique qui aime attirer l’attention et n’éprouve aucune considération pour autrui. Mais Kira révisera son jugement lorsqu’il la sauvera in extrémis d’un viol et commencera à manifester de l’intérêt pour son art. Pour la première fois depuis son entrée dans l’adolescence, Kira osera parler avec un garçon, allant même jusqu’à lui proposer de poser pour elle. S’en suivra alors une relation profonde et fusionnelle grâce à laquelle chacun trouvera la force d’affronter ses démons.

Une héroïne traumatisée

Scan couleurs du manga Mars

Kira et Rei

En plus d’être asociale, Kira est d’une timidité maladive. Et ce, depuis le collège. Son attitude renfermée et inexpressive maintient les autres à distance, la privant du moindre contact humain. Peu enclins à essayer de percer l’armure derrière laquelle elle se dissimule, ses camarades préfèrent de loin l’ignorer. Même Tatsuya, qui a le béguin pour elle, a baissé les bras devant le mutisme de la jeune fille.

Un lourd secret se cache derrière cette attitude froide et distante : un secret que Rei découvrira plus tard en même temps que le lecteur. Comme beaucoup d’adolescentes de son âge, malheureusement, Kira a été victime d’abus sexuels lorsqu’elle était au collège et ne s’en est jamais remise. Ces abus ont été perpétrés par son beau père peu de temps après le remariage de sa mère. Il faut savoir que les violences sexuelles sur mineur sont le plus souvent le fait d’une personne connue de la victime, la plupart du temps un proche parent. Le fait que l’agresseur vive sous le même toit que la victime rend le traumatisme encore plus profond, et c’est avec beaucoup de justesse que Fuyumi Soryo traite de ce sujet sensible. Bien que sa mère n’ait pas choisi la politique de l’autruche, les conséquences de cet acte de violence sur Kira semblent irrémédiables et la poussent à rejeter totalement le sexe opposé.

Blessée, la jeune fille se réfugie dans l’art pictural, pour lequel elle a un talent certain. Elle tient ce talent de son père décédé à la suite d’un accident de la route provoqué par une bande de motards et s’y raccroche donc tant qu’elle peut. Bien que son mal-être soit palpable, ses toiles ne sont pas sombres et expriment plutôt l’empathie, ce que ne manquera pas de constater Rei en découvrant ses œuvres car ne croyez pas pour autant que Kira soit faible. En dépit de son passé douloureux, Kira nous apparait comme un véritable roc. Vous ne la verrez jamais fondre en larmes pour des pacotilles, ni se rétracter sous la pression. Même acculée, Kira continue de surprendre son entourage par son obstination, ce qui lui vaudra notamment d’obtenir l’amitié d’Harumi, pourtant très hostile à son égard au début du manga. Cette force de caractère est appréciable car elle permet à Kira d’échapper à certains clichés propres au style shôjo. Kira est loin d’être l’héroïne mièvre et naïve de nombreux shôjo. Bien que discrète et inexpérimentée, elle n’en est pas moins directe et pertinente dans ses propos. Quoique fragilisée par son passé, Kira saura trouver la force de s’en sortir et d’aider Rei dont les blessures se révèleront finalement bien plus profondes que les siennes.

Un héros encore plus abîmé

Scan couleurs du manga mars

Rei, tout feu tout flamme

Au contraire de Kira, Rei semble de prime abord beaucoup plus épanoui et équilibré, mais il ne s’agit là que d’une façade. Ses blessures qui remontent à l’enfance ont fait de lui un être désenchanté, violent, flirtant constamment avec la mort. Alors qu’il est évident pour le lecteur que le traumatisme de Kira provient d’un viol (de nombreux indices vont en ce sens dès les premières pages), les raisons du mal-être de Rei s’avèrent beaucoup plus nébuleuses. C’est d’ailleurs autour de ces raisons que se construit l’essentiel de l’intrigue du manga. Au fur et à mesure des tomes, le lecteur en apprend davantage sur l’enfance de Rei et les évènements tragiques auxquels il a dû faire face. Fuyumi Soryo parvient à nous retranscrire son désarroi avec beaucoup de justesse, nous laissant totalement démunis face à sa détresse.

Son traumatisme est profond, à tel point que Rei a même dû être suivi par un psychiatre et ce pendant plusieurs années. Rei lui-même ne se souvient pas de tout ce qui lui est arrivé lorsqu’il était enfant. Il se sait traumatisé par la mort de son frère mais ignore les véritables raisons de sa souffrance jusque très tard dans le manga. Tout au long de l’histoire, le lecteur verra davantage à travers les yeux de Kira qu’à travers ceux de Rei, sauf dans les derniers tomes. La réponse à tous ses cauchemars le surprendra tout autant qu’elle surprendra Kira et le lecteur.

Par le biais du personnage de Rei, l’auteur aborde un autre sujet très caractéristique de la période adolescente: la pulsion de mort. Cette dernière va très loin chez Rei, puisque celui-ci peut être d’une violence extrême dans certaines circonstances, perdant tout repère et ne sachant plus où se situe la limite. C’est ainsi par exemple que vous verrez Rei frapper quelqu’un jusqu’à risquer de le tuer, ou tenter de lui arracher l’oreille avec les dents. Cette pulsion autodestructrice ne se retrouve pas uniquement dans son comportement vis-à-vis des autres mais transparaît aussi dans la façon dont il conduit sa moto. En plus d’être une passion, la moto est un moyen pour lui d’oublier ses tourments ainsi que l’impression de solitude qui le ronge jusqu’à ce qu’il rencontre Kira. Ce n’est qu’à partir de cette rencontre miraculeuse que Rei commencera à conduire prudemment, surtout lorsqu’elle sera derrière lui, de peur de la perdre.

On ne peut pas parler de Rei sans parler également de Sei et Makio Kirishima, deux personnages qui illustrent également très bien cette idée de pulsion de mort et d’autodestruction. Je ne m’étendrai pas trop sur Sei, qui se révèle être l’une des clés de l’intrigue. Je vous laisse découvrir les raisons de son suicide qui, comme vous le savez, constitue l’une des manifestations les plus extrêmes de ce désir de mort. Je m’intéresserai davantage à Makio Kirishima dont la première apparition se situe aux alentours du tome 5. C’est un être malsain, dont les pulsions autodestructrices atteignent des sommets. Alors qu’on le pense fragile et efféminé, c’est en fait un être diabolique qui n’aura de cesse de clamer sa ressemblance avec Rei, espérant pousser ce dernier dans ses retranchements et faire ressortir toute la noirceur qu’il perçoit en lui. Kirishima est un personnage sombre qui n’hésite pas à tuer si le besoin se fait sentir. Les intentions de ce protagoniste vil et sadique tranchent complètement avec l’ambiance romantique du shôjo, contribuant largement à faire de ce dernier un manga unique en son genre. Kirishima représente en quelque sorte ce que Rei aurait pu devenir s’il n’avait pas rencontré Kira. C’est la version extrême de lui-même à laquelle il échappera grâce à son amour salvateur pour Kira.

Une relation salvatrice

Scan couleurs du manga Mars

Moment de tendresse

Affectés par un passé qu’ils souhaiteraient tous deux oublier, Kira et Rei vont se rapprocher peu à peu l’un de l’autre et combler ainsi le vide de leur existence. Ce rapprochement va se faire rapidement. Il ne leur faudra qu’un tome pour tomber amoureux l’un de l’autre et se l’avouer mutuellement. Pour autant, ce rapprochement sonne juste. On comprend aisément pourquoi Rei se prend d’affection pour Kira et inversement. Bien entendu, d’autres raisons viendront par la suite expliquer cette attirance mais les bases de leur relations nous apparaissent logiques et solides.

Un tome seulement et les bases de leur histoire d’amour sont posées. Dans ce manga, l’auteur ne fait pas l’erreur de s’embourber dans des thèmes déjà maintes et maintes fois abordés et cherche davantage à approfondir ses personnages, à leur donner une substance, en travaillant notamment leur passé. Vous ne verrez aucun cliché, malheureusement propre au genre shôjo, dans Mars : pas de Saint-Valentin, pas de voyage scolaire, pas de Noël ou de Nouvel An. Les lycéens ne portent même pas l’uniforme, ce qui sort plutôt de l’ordinaire, vous ne trouvez pas ?

Dès le deuxième tome, nous commençons à entrer dans le vif du sujet et à en découvrir un peu plus sur Rei. Sur ses accès de violence, sur la façon dont l’a affecté la mort tragique de son frère jumeau, sur les conséquences qu’ont eu sur lui le décès de sa mère. Mais Kira sera là pour le comprendre et l’écouter. Bien qu’effrayée à de nombreuses reprises par le côté sombre de sa personnalité, notamment lors de leurs mésaventures avec Kirishima, Kira lui prouvera qu’il compte énormément pour elle, le poussant non pas à se laisser dominer par le désespoir mais à donner le meilleur de lui-même et à prendre ses responsabilités en tant qu’adulte. Cette attitude nouvelle, bien loin de son insouciance habituelle, lui vaudra notamment de renouer contact avec son père dont il n’avait jamais compris les véritables intentions.

De son côté, Rei prouvera à Kira qu’un homme peut l’aimer sans recourir à la force et à la violence. Il l’aidera à s’épanouir et à s’affirmer dans sa vie de femme. Il sera là, entre autre, pour l’aider à affronter une nouvelle fois le cauchemar de son enfance, même si tout ne se fera pas sans heurt.

J’ai personnellement été très touchée par la façon dont Rei considère Kira. Sans pour autant l’infantiliser, Rei prend grand soin d’elle, nous donnant l’impression qu’il s’agit là de son trésor le plus précieux. C’est grâce à elle qu’il ne sombre pas, qu’il se raccroche à la vie, qu’il commence à ralentir l’allure lorsqu’il est en moto. Kira est parfaite pour lui. Elle a besoin d’être constamment protégée et Rei a toujours été doué pour ça depuis l’enfance, puisque Sei aussi comptait inconsciemment beaucoup sur sa force, même s’il semblait détester ça. Par ailleurs, Kira est suffisamment forte pour supporter avec lui le poids de son passé et lui permettre de trouver une épaule compatissante quand besoin est. C’est également la seule capable d’apaiser sa rage et ses colères aveugles qui, heureusement, se feront plus rares au fur et à mesure que le récit progresse. Bien sûr Kira, n’est pas son unique soutien, Tatsuya et Harumi sont aussi très présents en arrière plan pour l’appuyer, contribuant ainsi de beaucoup à la stabilité et à l’équilibre du couple, mais Kira est celle qui peut lire en lui et la seule pour laquelle il souhaite vivre envers et contre tout.

Leur histoire est tout simplement magnifique, défiant le temps et les obstacles, et nous procurant par la même occasion un lot incalculable d’émotions.

Nous voici en présence d’un shôjo atypique qui se démarque nettement de ses pairs de par l’ajout d’une dimension sombre, tragique et parfois malsaine dans la trame de l’histoire et de par la qualité indéniable de la relation unissant les deux protagonistes principaux. Fuyumi Soryo manie les divers ingrédients qui composent ce shôjo (romance, drame, tragédie, humour) d’une main de maître au travers d’un dessin aux traits fins, délicats et épurés.

Et toi que penses-tu de ce shôjo ? Le trouves-tu aussi à ton goût ? N’hésite surtout pas à commenter cet article et à noter la série !

Plus

Une histoire vraiment riche et profonde
Des personnages principaux loin d’être dénués de substance et affranchis des stéréotypes shôjos habituels
Des personnages secondaires charismatiques
Des graphismes fins, délicats et épurés, servant magnifiquement bien l’histoire
Une relation amoureuse teintée d’émotions et loin d'être mièvre

Moins

L’enchevêtrement des obstacles qui leur barrent la route peut sembler quelque peu irréaliste

Editor Rating
 
Scénario
10

 
Personnages
10

 
Dessins
10

Note du rédacteur
10

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User Rating
 
Scénario
9.8

 
Personnages

 
Dessins

Notes des shôjo addict
9.8

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  • 7 juillet 2011 at 09:16

    Certainement l’un des meilleurs shojo qu’il m’ait été donné de lire !!! ce fut le premier à l’époque de sa sortie qui nous donnait une image plus adulte de la vie. En même temps à l’époque les shojo traduit en français se comptait sur les 10 doigts des mains !

    Aujourd’hui encore quand je lis cette histoire je pleure, j’ai des frissons, je suis aux anges !

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  • 11 janvier 2011 at 00:06

    très bonne analyse des personnages ! on sent que ça a été un vrai coup de coeur. Ce le fut pr moi aussi, et je le relie régulièrement… effectivement, 10 ans après, il ne se démode pas.

    Et tu as parfaitement raison qd tu dis que ce manga a permis au shojo d’évoluer en France : pour ma part en tout cas, c’est lui qui m’a donné envie d’approfondir ma culture manga, d’aller lire d’autres choses.

    Il se distingue aussi des autres shojo par l’importance de la place accordée à la famille : d’habitude, on a l’impression que les héros n’ont pas de famille, sont totalement autonomes ; ici, ils essaient de se passer de leurs proches, mais Rei en vient à cette conclusion : ils ne sont encore que des enfants.

    A noter, ce manga fut un tournant dans la carrière de fuyumi soryo : après ça elle s’est mise aux seinen, avec ES (je n’ai pas lu Cesare par contre), où on retrouve un peu les même thèmes, notamment, le double monstrueux.

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  • Heyden
    12 novembre 2010 at 07:45

    Je vais tenter de voir si je le trouve en occaz sur le net, je ne vois qu’à partir du tome 6 et les suivants, mais les 4 et 5, pas facile. Enfin, je ne désespère pas^^ C’est mérité les compliments XD

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  • Heyden
    11 novembre 2010 at 00:15

    C’est un super article Maraya!!! Je viens de commencer la série et pour moi, c’est un vrai coup de coeur (cependant je peine quelque peu à trouver les tomes, notamment le 4). Je trouve que c’est profond et en même temps trés pudique malgré tout, les personnages sont bouleversants, et j’adore comment sont mis en évidence leurs failles. En tout cas, ton article décrit très bien les enjeux de ce manga! Bravo, continue comme ça 🙂

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