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La femme moderne dans la nébuleuse shôjo

by on28 avril 2017
 

Aujourd’hui pour ce cinquième jour de la semaine du shojo, je vais te parler de femme mais pas n’importe quelle femme : la femme moderne. Mon article se focalisera sur les mangas dont l’héroïne est une femme adulte, qui travaille le plus souvent, et qui vit dans notre société actuelle. Ce genre d’héroïne se rencontrant principalement dans les josei, je vais donc te présenter des shôjo mais aussi des josei.

J’ai choisi de construire cet article de façon différente de ce que je fais d’habitude. Je me suis documentée sur la condition de la femme au Japon et j’ai fait le parallèle avec ce que j’avais pu lire dans les mangas. Je vais donc commencer par te brosser un portrait de la femme moderne japonaise étayé par le dossier que lui a consacré le journal du Japon (entre autres) et ma propre culture manga. Je te distillerai au fur et à mesure des titres de mangas illustrant mon propos mais sans entrer trop en avant dans chaque histoire. A toi, ensuite, de chercher à les découvrir si le cœur t’en dit.

Pour celles et ceux qui ne me connaissent pas. Je suis très friande des mangas ayant pour héro(ïne)s des trentenaires en quête d’eux-mêmes. Il y a quelques années j’étais justement l’une de ces trentenaires célibataires à la recherche d’un emploi qui me plaise vraiment. Si depuis la roue a tourné, je continue à beaucoup m’identifier à ce type de personnages et à me sentir particulièrement touchée par leurs histoires.

 

Une société japonaise encore très ancrée dans la tradition

Dans la tradition japonaise, la femme reste à la maison pour s’occuper des enfants et de son mari alors que ce dernier travaille pour subvenir aux besoins du ménage. Ainsi, la journée de la femme japonaise commence tôt avec la préparation des bentô de toute la famille et se termine tard avec celle du dîner. Cette image est toujours présente aujourd’hui dans l’esprit collectif aussi bien masculin que féminin. Nous pouvons aisément comprendre que ce modèle ne fasse pas vraiment rêver les femmes.

Pourtant, aujourd’hui encore, une femme qui n’est pas mariée vers 30 ans est mal perçue par la société. Elle subit donc régulièrement la pression de son entourage qui la pousse à convoler rapidement. Les omiai (mariages arrangés) sont d’ailleurs encore pratiqués au Japon même s’ils deviennent de plus en plus rares.

Nana Komatsu se fiance

Avec un beau sourire (de façade ?), Nana s’apprête à devenir une femme au foyer

Les hommes, quant à eux, travaillent beaucoup, quittent le travail très tard et sont parfois obligés de prolonger leur journée en allant boire un verre au bar avec les collègues. Ils n’ont donc matériellement pas le temps d’aider leur femme dans les tâches ménagères et dans l’éducation des enfants. Toutes les responsabilités de la famille incombent donc aux femmes. Ces habitudes ont la vie dure et font que le monde du travail reste un milieu très masculinisé et peu compatible avec une vie de famille.

Les femmes ont peu de responsabilités dans leur travail. Elles occupent souvent des places d’assistantes (Au Japon, on les appelle des office ladies). Dans les mangas, elle sont donc cantonnées aux tâches subalternes et subissent l’autorité parfois teintée de supériorité voire de mépris de leur supérieur masculin et la jalousie de leurs collègues féminines pouvant aller jusqu’à l’ijime (persécution). Les mangas décrivent une ambiance au travail très pénible pour les femmes. Les œuvres de Kiriko Nananan (image d’en-tête de l’article), In the clothes named fat de Moyoco Anno et Complément affectif de Mari Okazaki sont formidables pour mieux appréhender les relations dans les entreprises japonaises.

Extrait de complément affectif compliment et jalousie en demie-teinte

Les relations entre femmes au travail – Complément affectif

Le dilemme de la femme moderne japonaise

Dans cet environnement encore très masculin et très traditionnel, les femmes paraissent en décalage. Elles semblent avoir évoluer plus vite que les mentalités et la société. Elles ont de nouvelles aspirations. Elles souhaitent pouvoir s’accomplir ailleurs que dans leur vie de famille. Elles ne rejettent pas l’idée de se marier et d’avoir des enfants mais plutôt toutes les contraintes qui en découlent.

Quand elles ont terminé leurs études et que vient l’heure du choix, les femmes japonaises sont tiraillées entre le choix de travailler et celui de se marier et fonder une famille. Nana à travers son personnage très versatile de Nana Komatsu nous démontre avec beaucoup de justesse que cette décision n’est pas toujours prise consciemment et que les événements (rencontres amoureuses, ruptures et autres aléas de la vie) peuvent l’orienter.

Complément affectif "entre ton travail et moi qu'y a t-il de plus important pour toi ?"

L’ultimatum déguisé du petit ami de Fuji – Complément affectif

Plusieurs cas de figure se rencontrent. Kamakura Diary et Complément affectif sont deux séries à lire absolument tellement leur scénario est riche et aborde à travers leur galerie de personnages très diversifiée différents pans des mentalités japonaises actuelles. Le manga Mariage mode d’emploi paru récemment chez Soleil dresse lui aussi trois portraits de femmes aux aspirations différentes.

Certaines femmes perçoivent le mariage comme le moyen d’obtenir une sécurité matérielle. D’autant plus que souvent les femmes occupent des emplois moins qualifiés que les hommes. Certaines choisissent même de travailler dans un premier temps dans le seul but de rencontrer des hommes.

D’autres décident de mettre l’accent sur leur carrière professionnelle et se lancent à corps perdu dans le travail, quitte à faire une croix sur une vie de couple. De plus en plus de femmes restent célibataires par choix alors même qu’elles savent que le célibat est mal perçu. Une femme qui ne sera pas mariée après 30 ans sera critiquée par son entourage aussi bien masculin que féminin.

Finalement, il y a les cas de figure se situant entre ces deux extrêmes : des femmes qui aimeraient concilier vie de famille et carrière professionnelle mais qui ont beaucoup de mal à y parvenir, la société n’étant pas encore prête à leur faire une place. Les hommes politiques qui pourraient être les instigateurs d’un changement n’y sont pas du tout favorables. Ils ont déjà eu par le passé des propos sexistes et tranchés sur la question : la place d’une femme est à la maison.

Ainsi le nombre de crèches au Japon est peu important et les listes d’attente sont extrêmement longues ce qui contraint celui (je devrais dire « celle » car c’est dans la très grande majorité des cas la femme) qui gagne le moins d’argent dans le couple à arrêter de travailler. De plus, la société culpabilise les femmes qui laissent leurs enfants en garderie. Le josei Un drôle de père donne dans les premiers tomes une image assez fidèle de ces problématiques.

 

Et l’amour dans tout ça ?

La plupart des mangas qui ont pour protagoniste une jeune femme célibataire les décrivent comme des êtres en quête d’elles-mêmes. C’est le cas des œuvres de la géniale Kiriko Nananan (Strawberry shortcakes, Everyday…) ou de Q-ta Minami (Adieu Midori, Jeux d’enfants, Mlle Oishi), toutes deux publiées chez Casterman. Elles se cherchent tant sur le plan professionnel que personnel. Elles essaient de se trouver une place dans cette société qui n’est pas encore prête à les accueillir telles qu’elles sont.

Kimi wa pet - Sumire une femme qui veut paraitre forte

Sumire de Kimi wa pet une femme brillante mise au placard pour avoir frappé son supérieur qui la harcelait sexuellement

L’excellent Kimi wa pet nous en révèle aussi beaucoup sur le statut de la femme au Japon. Les femmes, même dans le monde du travail, restent perçues comme telles et sont souvent victimes d’attouchements et de harcèlement. Je te renvoie ici à la lecture de l’article du journal du Japon cité en introduction. L’analyse de l’auteure va même plus loin en représentant le comportement de Sumire avec son copain. Même dans la sphère privée, elle se sent obligée de jouer un jeu. Elle ne peut être elle-même qu’avec Momo, son mignon petit chien « colocataire ». Hotaru (paru chez Kana) fait d’ailleurs le même genre de constat.

Les femmes qui n’ont pas la chance d’avoir fait des études supérieures comme Sumire enchaînent les boulots, testent différents emplois, allant jusqu’à devenir hôtesses dans des bars pour certaines, et multiplient les aventures sentimentales et/ou sexuelles sans vraiment y trouver le bonheur. Tromperies, trahisons et adultères, syndrome du « je t’aime moi non plus », voilà ce à quoi ressemble la vie des héroïnes des deux auteures citées précédemment.

Ces héroïnes de shôjo semblent mal dans leur peau, parfois jusqu’à la névrose. C’est le cas de Nôko du manga In the clothes named fat de Moyoco Anno (paru chez Kana). Cette jeune femme replète trouve une échappatoire dans la nourriture. Elle va prendre son corps en horreur, le rendre responsable de ses malheurs et s’infliger un régime impossible, jusqu’à tomber dans la boulimie. Ce manga met bien en évidence le réconfort que manger produit lorsqu’on se sent mal, les culpabilités qui accompagnent très souvent cette attitude et la façon dont on peut très facilement souffrir de troubles alimentaires sérieux.

Que dire alors des amars du formidable Princess Jellyfish, ces filles hors normes qui vivent quasi recluses dans leur sanctuaire où nul homme ne peut pénétrer.

manga princess jellyfish tome 1

Les amars de Princess Jellyfish sont tellement éloignées des standards de la « parfaite » femme japonaise qu’elles vivent en marge de la société

 

Quant aux femmes qui choisissent de rester à la maison pour veiller sur leur foyer et leur mari, elles ne font pas toujours des mariages d’amour. Au Japon comme ailleurs, certaines femmes sont victimes de violences conjugales. Ce phénomène est assez méconnu du fait du faible nombre de femmes qui osent porter plainte. Un manga met très bien en avant cette triste réalité c’est Heartbroken Chocolatier. Je n’en dirai pas plus pour ne pas spoiler ceux d’entre vous qui ne l’auraient pas lu mais je vous y encourage très vivement car c’est une petite perle qui nous en révèle beaucoup sur la société japonaise.

 

La condition des femmes au Japon est loin d’être idyllique : mariage parfois contraint, statut de femme au foyer assumant toutes les responsabilités du ménage, mari peu présent, harcèlement au travail, manque de reconnaissance… Notre situation est beaucoup plus favorable en France. Néanmoins, comme je te le disais en introduction, je parviens toujours à m’identifier parfaitement aux héroïnes des mangas de ce genre. Même si notre position est plus favorable, les questions que l’on se pose lorsqu’on atteint la trentaine sont exactement les mêmes ! La femme japonaise a évolué pour se rapprocher très nettement de la femme moderne occidentale. Elle est de fait devenue trop moderne pour la société dans laquelle elle vit.

Je n’ai pas cité tous les mangas traitant de la femme moderne que j’ai pu lire. Je me suis focalisée sur les meilleurs. De plus, ma culture manga aurait besoin d’être « actualisée » après les pauses successives dans ma découverte de nouveaux mangas que mes deux grossesses (et leurs conséquences : les enfants, ça demande du temps 😛 ) à un an et demi d’intervalle m’ont imposées. N’hésite donc pas à me préconiser (ainsi qu’aux autres shojo-addicts) des lectures complémentaires qui pourraient étayer (ou infirmer) mes propos.

comments
 
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  • Hitomi-chan
    15 mai 2017 at 02:43

    Le premier Josei que j’ai lu était Kimi wa pet et j’en suis immédiatement tombée amoureuse, impossible de revenir aux shojo classiques.
    La femme moderne japonaise et surtout les défis qu’elle doit relever chaque jour me rappelle notre situation en Afrique où être célibataire à 30 ans est très mal perçu et encore plus par les autres femmes. Dans notre société où la femme n’est bonne qu’à faire des enfants, choisir son travail au lieu d’une vie de famille est simplement impensable mais elles ne se laissent pas faire et ça me donne foi en l’avenir.
    Merci pour ce super article

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    • 15 mai 2017 at 10:59

      Merci pour ton commentaire. Kimi wa pet est un des meilleurs mangas du genre. Personnellement, je l’ai découvert sur le tard. J’avais déjà lu beaucoup de josei avant, mais kimi wa pet n’a pas du tout souffert de la comparaison tellement il est bon. Écrire cet article m’a donné envie de le relire. J’y prends autant de plaisir que la première fois ^_^

      Tu parles de « notre situation en Afrique » : ça m’interpelle. Dans quel pays habites-tu ?

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  • 2 mai 2017 at 13:58

    Très bel article ! Il m’a semblé voir le portrait de certaines femmes, que je côtoie, dans la tentaculaire Tôkyô.
    Ce sont sur elles que sont portés tous les regards : si elles ne sont pas mariées à 30 ans, si elles sont seules et travaillent (beaucoup), si elles n’ont pas d’enfant etc. Ajoutez à cela le diktat de la minceur, de la beauté… ça met une sacrée pression !

    J’ai toujours voulu lire les œuvres de Kiriko Nananan. Il va vraiment falloir que je m’y mette ! Je suis sûre que je vais aimer. Je ne connais pas Complètement affectif : je l’ajoute également sur ma liste^^

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    • 2 mai 2017 at 21:31

      Je n’ai pas trop voulu mettre l’accent sur le « diktat de la beauté » parce que je ne possédais pas vraiment d’info sur le sujet. Néanmoins , j’ai cité In the clothes named fat dont c’est le thème central. Sinon il y a aussi l’excellent Helter Skelter de Kyoko Okazaki sur ce sujet.

      Tiens, c’est cadeau : http://club-shojo.com/chroniquesmanga/complement-affectif/ (ma chronique sur Complément affectif XD)

      Merci pour ton commentaire. ^^

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  • 28 avril 2017 at 21:06

    Très bon article, on voit que tu connaît ton sujet et que tu t’es documentée ! C’est malheureusement la triste réalité, j’ai perçu exactement les mêmes choses lorsque j’ai commencé à lire du jôsei (pour ma part, j’ai commencé avec Hotaru, que j’adore).
    J’ai bien envie de découvrir quelques titres que tu cites, Complément Affectif a retenu mon intention.

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    • 28 avril 2017 at 22:35

      Merci beaucoup pour ton commentaire. Je suis en train de relire Hotaru. Je n’avais pas assez de souvenirs de ce josei et je voulais le citer dans l’article. ^_^
      Je te conseille Complément affectif. J’ai dévoré les tomes les uns après les autres. Les mangas de Kiriko Nananan sont aussi géniaux (Everyday surtout). C’est un oneshot en plus.

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      • 29 avril 2017 at 00:14

        (*mon « attention » et non intention… >_<)
        Je n'ai pas lu de mangas de Kiriko Nananan, je note, merci !
        En jôsei, j'avais bien aimé aussi Spicy Pink de Wataru Yoshizumi.

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  • Matou
    28 avril 2017 at 16:56

    Chouette article, ça me donne envie de varier davantage mes lectures de manga ! Bien que je n’en lise plus trop, c’est peut-être pour une raison : je ne varie par assez, et je me suis lassée des histoires. Pas mal de titre que tu cites m’intéresse, j’espère réussir à prendre le temps pour les découvrir ! (Complément affectif me fait de l’œil depuis un moment >.<)

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  • 28 avril 2017 at 13:28

    Excellent article, c’est très complet ! Le sujet est vraiment traité de A à Z, ça a du être un travail impressionnant. Cela donne envie de lire plusieurs séries 🙂

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    • 28 avril 2017 at 22:24

      Merci pour ton commentaire. Ça fait plaisir de t’avoir donné envie de lire des séries.
      J’ai passé beaucoup de temps à relire quelques tomes des mangas dont je voulais parler. Ma mémoire me faisait défaut.

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