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Quelle offre pour le manga numérique en France ?

by on27 avril 2018
 

Le manga numérique est un produit culturel qui tend à se développer en France. L’offre reste encore timide mais elle commence à se diversifier, notamment grâce à l’émergence de la simulpub et du webtoon. Les modèles économiques correspondent quant à eux à un droit d’accès, s’apparentant fortement au système de la VOD.

Selon le Baromètre sur les usages du livre numérique SOFIA/SNE/SGDL publié en 2018, la lecture numérique entre dans les habitudes de consommation des français, avec plus de 10 millions de lecteurs conquis par ce format. Si les usages tendent à s’intensifier, la littérature reste le genre prédominant, représentant 68 % des livres lus et 63 % des livres achetés. De son côté, la bande dessinée – et à fortiori le manga – ne constitue qu’une part infime des ouvrages numériques achetés (14 %).

Pourtant, les supports permettant d’accéder à des mangas numériques sont variés et les Français sont de plus en plus équipés. L’ordinateur reste l’équipement le plus largement répandu (81 %). 73 % possèdent un smartphone en 2017. En outre, près de 44 % de la population détient une tablette.

Luthien et moi (Nico) analyserons donc comment l’offre de manga numérique se caractérise en France.

Le manga numérique : une offre timide mais qui tend à se développer

Les éditeurs adoptent différentes réactions face au numérique.

Si certains éditeurs sont encore frileux…

La plupart des éditeurs proposent un catalogue numérique reflétant leur catalogue papier. Les éditeurs proposent un catalogue avec l’achat d’un tome ou de la série complète. Le prix est généralement de 4,49€ ou 4,99€ par tome voire 6,99€ pour certains.

Nous sortons dès que cela est possible tout notre catalogue papier en numérique. (éditions Kazé)

L’offre shôjo est minoritaire en format numérique par rapport au shônen comme elle l’est généralement sur papier. Par exemple, Pika possède 201 séries dont 41 shôjo. Parmi ceux-ci, 30 shôjo sont disponibles à l’achat dématérialisé comme les séries Chihayafuru, Lady and Butler ou Yona, Princesse de l’Aube

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Couvertures de premiers tomes édités chez Pika

Malgré leur offre (plus ou moins) importante (selon la taille des maisons d’éditions), ils adoptent une attitude attentiste puisque le marché numérique français ne représente qu’une faible part de leur chiffre d’affaires. Ainsi, « sur 2017, le numérique représente chez Kazé Manga 2% du chiffre d’affaires total » (source : éditions Kazé). Ce nombre se retrouve cité par d’autres éditeurs tandis que certaines plateformes avouent même qu’il n’y a aucun marché (source : Rapport de l’Hadopi du 22 décembre 2017 sur La diffusion dématérialisée de BD et mangas en France) ; nommé Rapport Hadopi dans la suite de l’article).

Le numérique n’est pas leur priorité et si une offre est proposée, c’est parce que les éditeurs s’adaptent aux habitudes de consommation du public cible qui est de plus en plus tourné vers le numérique.

Les éditeurs suivent la tendance. Il n’y a pas d’enthousiasme particulier non plus pour un nouveau mode de consommation. (éditeur) (source : Rapport Hadopi)

Ces éditeurs (Glénat, DelcourtTonkam, Pika, Kana, Kazé…) se sont pourtant lancés dans le numérique depuis quelques années (vers 2011 pour la plupart) via notamment la plateforme Iznéo. Étant les précurseurs, on aurait pu s’attendre à une offre plus conséquente et mise en avant mais comme le marché se développe peu, ils restent dans l’expectative et limitent leur investissement dans l’offre dématérialisée. Cela peut se comprendre par le fait que faire la promotion de leur offre numérique revient trop cher comme d’en proposer car il faut négocier des droits supplémentaires pour quelque chose qui ne rapporte pas beaucoup.

Si ce n’est pas en numérique, c’est que l’exploitation est bloquée. (éditions Kazé)

Cela se retrouve aussi dans la présentation de leur offre numérique. Peu de sites internet présentent un accès à leur catalogue numérique. Quelques onglets « manga en ligne », « lecture en ligne », « extraits » se trouvent chez certains (Ki-oon, Kurokawa, Pika…) mais ne reflètent pas leur offre disponible. Par ailleurs, certains éditeurs ne proposent même pas directement sur leur site l’achat du manga en numérique alors qu’il existe. Toutefois, certains possèdent un accès visible comme Kana avec l’onglet « lire » référençant leur catalogue numérique. Sur 234 séries dont 29 shôjo, ces derniers sont présents au nombre de 23 dans leur catalogue numérique. Nous pouvons ainsi trouver des séries plus anciennes comme Hotaru ou Sawako comme les dernières nouveautés avec Au-delà de l’apparence.

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Couvertures de premiers tomes édités chez Kana

Si la plupart de ces éditeurs considèrent le numérique comme une façon de consommer annexe au support physique, certains ont tout de même tenté de faire avancer l’offre légale en proposant des sorties en simulpub. Les éditions Kana et Pika proposent ainsi des sorties en simultané du Japon avec les derniers chapitres. Ils sont respectivement au prix de 0,99€ et 0,49€. Cependant, aucun shôjo n’est accessible. Seuls les premiers chapitres de Entre toi & moi de Haru Tsukishima sont disponibles pour Kana, inaugurent-ils une disponibilité en simulpub par la suite ?

Peu d’éditeurs ne proposent pas d’offre numérique. Globalement, cela concerne les plus petits d’entre eux avec un catalogue assez faible (par rapport aux majors de l’industrie) : Black box Edition, Isan Manga, Doki doki, Komikku, Ototo, notamment. Le choix de ne pas prendre part à cette vague de numérisation de leur catalogue peut s’expliquer de la même manière que ceux qui en proposent mais restent assez frileux : le marché français du manga numérique est balbutiant et le profit engrangé n’est que minime par rapport au coût marketing.

Si peu d’éditeurs mettent en avant leur catalogue numérique, ce n’est pas le cas pour tous. Ce sont principalement les petits éditeurs ou les plateformes qui proposent de nouvelles choses pour faire vivre ce nouveau mode de diffusion.

… quelques uns n’hésitent pas à innover…

Akata et Boy’s Love présentent tous les deux un site avec une catégorie « Ebook » visible. Ils mettent ainsi en avant leur offre numérique.

Les éditions Boy’s Love proposent tout leur catalogue papier en format numérique. Leur offre est très intéressante. Contrairement à la plupart des éditeurs où il est possible d’acheter un tome ou un chapitre, les éditions Boy’s Love proposent un système d’abonnement. Pour 6,99€ par mois, il est possible d’accéder à toutes leurs productions.

Akata étoffe progressivement son offre en proposant autre chose que la copie de son catalogue papier. Pour 63 séries dont 23 shôjo, 17 séries sont proposées en numérique. Parmi celles-ci, nous pouvons dénombrer pas moins de 13 séries shôjo ! Bruno Pham, directeur éditorial chez akata nous explique. Ce choix de proposer autant de shôjo se justifie par le fait qu’au Japon, le public féminin lisait beaucoup en numérique et que les ayant-droits des magazines de prépublication japonais publiant du shôjo étaient plus facilement négociables.

Ça a permis autant de proposer une ligne cohérente au début, pour tester, proposer, s’implanter, renforcer notre image globale « shôjo », pour ensuite diversifier.

Ce sont ainsi les premiers à proposer une série inédite en numérique avec le simulpub de Game – Entre nos corps de Mai Nishikata. Le résultat est payant car la série fait partie de leurs meilleures vente. « Le chapitre 1 est resté plus de deux semaines en première position du classement bd numérique d’Amazon (pas que manga !!) » se réjouit Bruno.

Par ailleurs, est sorti il y a quelques jours exclusivement en numérique Par-delà les étoiles de Rie Aruga. Proposée comme au Japon au format numérique, cette série annonce peut-être la future parution de séries exclusivement numériques. Akata fait la promotion de son offre dématérialisée et celle-ci risque de continuer à s’enrichir. « Il y a globalement une dynamique très positive que je constate à chaque nouvel office de nouveautés » nous confie Bruno.

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Akata propose uniquement en numérique Par-delà les étoiles…

Avec ces offres innovantes, ils tentent de court-circuiter l’offre illégale et de récupérer les amateurs de scantrad. Au contraire, certains éditeurs ont fait le choix de ne proposer que du numérique.

… tandis que d’autres se tournent vers le numérique pur

En 2010, c’est Mangako qui s’est lancé sur des projets spécialement conçus pour le numérique (et non la transposition d’un catalogue papier en numérique). Comme le manga est conçu pour l’écran sur lequel il va être lu, la lecture sera simple et confortable. (source : bodoï) Toutefois, un an et demi après son lancement, l’éditeur a arrêté son activité. Le marché n’était sans doute pas prêt à passer entièrement au numérique. Depuis, les choses ont un peu évolué même si comme nous l’avons constaté, l’offre reste timide.

Delitoon a aussi été créé en 2011 par Didier Borg, éditeur chez Casterman. Son lancement a aussi été difficile mais il s’est fait connaître récemment après qu’une certaine part de ses actifs ait été racheté. Il propose des webtoons coréens et français. Ceux-ci sont conçus uniquement pour un usage numérique. Le format de lecture est adapté à son usage : il suffit de « scroller » vers le bas pour lire le chapitre disponible. La cible des éditeurs est jeune et habituée à utiliser un contenu dématérialisée notamment en lecture.

Le site propose les premiers chapitres de leur webtoon gratuitement ce qui permet de se faire une idée du titre. Ensuite, il faut débloquer les chapitres suivants en payant avec un système de « coins ». Plusieurs offres sont disponibles et donnent un certain nombre de « coins » après paiement. Il suffit ensuite d’utiliser ceux-ci pour lire les webtoons qui t’intéressent, un chapitre coûtant 3 coins. Par ailleurs, il y a certaines séries disponibles gratuitement via le ticket « freetime » où il est possible de débloquer un chapitre toutes les 72 h. Delitoon propose pour le moment 25 séries dont 15 shôjo.

Un modèle économique emprunté à la VOD : le paiement d’un droit d’accès

Le manga numérique bouscule les codes traditionnels de l’achat en librairie en proposant des modèles économiques se rapprochant de la VOD. Il pose même la question de l’acquisition et de la propriété des œuvres que l’on paie.

3 modèles économiques différents se dégagent…

Actuellement, nous distinguons 3 grands modes d’acquisition pour le manga numérique :

  • L’achat au tome
  • L’achat au chapitre ou simulpub
  • L’acquisition dans un bouquet d’abonnement

Il existe également le principe de la location, mais celui-ci reste encore très marginal.

L’achat au tome ressemble sensiblement à ce qui se pratique pour le format papier, à savoir que l’on se rend sur le site d’une librairie en ligne ou une plateforme pour commander son volume. C’est un peu comme si l’on prenait son shôjo à la Fnac, chez Decitre ou Amazon, mais qu’au lieu de le recevoir en mains propres après quelques jours, il était disponible immédiatement à la lecture. Il s’agit pour le moment du modèle économique le plus favorisé par les éditeurs.

S’agissant de la commande au chapitre, appelée également simulpub, nous nous rapprochons du système de publication japonais. Pour rappel, avant qu’une série manga paraisse au Japon, celle-ci est « pré-publiée » chapitre par chapitre dans un magazine périodique ciblant une tranche d’âge en particulier. Là encore le règlement d’une somme correspond à un acte précis : l’achat d’un chapitre d’un manga.

Néanmoins, l’œuvre apparaît fragmentée. On se désolidarise du concept de tome relié. L’idée est alors de contre-carrer le scantrad en proposant des séries récentes et à terme au plus proche des sorties japonaises. Bien souvent, le prix reste somme toute modeste, ne dépassant pas la barre psychologique de l’euro. Mais à terme est-ce plus rentable que d’attendre la sortie du tome complet ? Rien n’est moins sûr.

Ce système, avec le suivant, est également celui utilisé par les plateformes légales de streaming dans le domaine de la japanimation.

C’est devenu de plus en plus « normal » d’avoir des contenus cultures disponibles « en direct », ou au moins en temps réduit. (Bruno Pham, Akata)

De son côté, l’abonnement à un bouquet de titres permet de bénéficier d’un accès à des références multiples moyennant une somme définie, généralement mensuelle. De l’abonnement dépend la possibilité de lire ses mangas préférés, mais pas tous. Ce type d’offre reste pour le moment circonscrit à quelques acteurs comme Izneo ou Amazon Kindle. En effet, elle se heurte au principe de fixation du prix du livre par l’éditeur, dans le cadre de la loi de 2011 relative au prix du livre numérique (source : Bulletin des bibliothèques de France). L’abonnement est donc considéré comme légal mais il doit respecter les principes établis par la loi, c’est-à-dire qu’il doit rester limité. C’est certainement la raison pour laquelle ce type de modèle reste à ce jour minoritaire.

… mais qui interrogent sur la notion même de propriété et de pérennité des achats

Quel que soit le mode d’acquisition, l’éditeur recourt généralement à un intermédiaire pour assurer la distribution et commercialisation de ses œuvres. Ainsi la chaîne du livre s’en trouve modifiée avec le numérique. Les plateformes telles qu’Amazon (via Kindle et ComiXology), Izneo ou Numilog assurent à la fois des fonctions de distributeur et revendeur. Alors que dans le livre papier, ces rôles sont remplis par des acteurs différents.

De plus, les notions d’acquisition et de propriété des mangas numériques obtenus via ces plateformes n’ont plus véritablement lieu d’être. Que l’on paie pour un tome, un chapitre ou que l’on soit abonné, on n’est jamais vraiment propriétaire de l’objet de la transaction. On paie un droit d’accès et non un droit d’acquisition. C’est là toute la différence !

En outre, lire un shôjo numérique ne se fait pas directement. Une liseuse sur navigateur, une application ou un logiciel sont nécessaires. Donc, si la plateforme venait à disparaître ou que le service d’application n’existait plus, nous perdons l’accès à nos mangas. De même que si les droits d’édition d’une série en version numérique ne sont pas renouvelés, il y a fort à croire que nous ne bénéficierons plus de l’accès à ce titre dans notre bibliothèque numérique. Au moins, dans le cas du manga papier, si une série est stoppée, nous avons toujours les tomes que nous avons achetés.

cloud kindle bibliothèque virtuelle

Aperçu d’une bibliothèque numérique : le Cloud de Kindle

Le problème d’accès peut aussi se poser dans le cas d’un logiciel offrant la possibilité de lire ses mangas. Si celui-ci vient à disparaître alors que le format est propriétaire, la lecture du titre risque d’être compromise. Par exemple, pour lire un manga numérique format pdf encapsulant des DRM (Digital restriction management ou Gestion des Droits Numériques : il s’agit d’un ensemble de mesures visant à protéger une œuvre numérique en restreignant notamment le nombre de supports accessibles, la zone géographique, etc.), il est nécessaire d’avoir Adobe Digital Edition, qui est un logiciel propriétaire. C’est-à-dire que bien que gratuit, son code source n’est pas accessible et donc sa disparition entraînerait l’incapacité à lire les fichiers concernés.

 

Le manga numérique en France est bien présent malgré le fait que l’offre soit timide. Pour le conquérir, les éditeurs doivent songer à des moyens de contourner les obstacles de ce mode de consommation. Le numérique offre énormément de possibilités à saisir ce que certains éditeurs et plateformes ont déjà compris.

Par ailleurs, nous remercions les éditions Kazé Manga et Akata d’avoir répondu à nos questions sur leur offre en numérique.

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