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Virtuel et réel, quand les sentiments s’emmêlent

par le 14 février 2021
 

Qui n’a jamais regardé d’un œil un peu trop appuyé son personnage de manganime préféré ? Faut-il y voir une innocente sympathie, ou un sentiment amoureux bien réel ? Virtuel et réel, où quand les personnages mettent KO les gens irl.

Amour – définition Larousse.fr

Inclination d’une personne pour une autre, de caractère passionnel et/ou sexuel : déclaration d’amour.

Liaison, aventure amoureuse, sentimentale, galante : un amour de jeunesse

Avant le personnage, le dating 5.0

Quand on parle d’amour virtuel, on pense d’abord à Internet. Depuis le boom des applis et autres réseaux sociaux, se rencontrer virtuellement avant de se voir en irl est devenu banal. Finis, les discours alarmistes pointant la fin des relations sociales : pour Anne Cordier, maitresse de conférences en Sciences de l’information et de la communication à l’ESPE Rouen : “On se dit que le virtuel peut garantir une relation plus propre, plus pure.” (podcast France culture juin 2017 – “Virtuel vs réel, la confusion des genres et des sentiments”)

Mais on finit toujours par se rencontrer. Et même si la pandémie et les contraintes qu’elle instaure restreingnent considérablement les contacts humains, on a toujours besoin, à un moment, de se voir : le premier confinement, on note un boom des connexions sur les applis de rencontre. Les couples s’organisent des rdv à distance, via les applis, et réinventent les codes amoureux. C’est bien tout l’enjeu de ces amours virtuelles qui n’ont, au final, que peu de différences avec les amours traditionnelles. Mais que faire lorsque l’autre n’existe que dans l’imaginaire ? Aimer un personnage virtuel : abus de langage ou amour du futur ?

Suoh Tamaki

Mariage au delà des dimensions

En 2008, Taichi Takashita secoue les mentalités avec sa pétition en ligne : il veut épouser Haruhi Suzumiya, et souhaite que le gouvernement autorise les mariages avec les personnages fictifs. La loi, bien sûr, n’est pas créée, mais le débat est ouvert. Des Japonais inventifs créent des kits de mariage en ligne. Des sociétés leur emboitent le pas. Aujourd’hui, il est possible de se marier, virtuellement, avec son personnage préféré. D’autres continuent la lutte pour la légalisation du mariage 2D-3D (pétition change).

Novembre 2018. Akihiko Kondo épouse la célèbre chanteuse vocaloid virtuelle Hatsune Miku. Le jeune trentenaire défend, lui aussi, l’amour en 2D. Qu’importe que son certificat de mariage n’ait aucune valeur légale, Akihiko Kondo est enfin heureux. Devant les moqueurs et les critiques, il raconte son parcours : employé de bureau dans un lycée, Akihiko devient la cible de deux collègues féminines. L’horreur commence pour le jeune homme, qui nourrit des envies suicidaires. Les médecins lui diagnostiquent un “trouble de l’adaptation” ; Akihiko doit se couper du monde professionnel durant deux ans. Deux années pendant lesquelles il rencontre Hatsune Miku, y puise un goût de vivre. L’amour naît. Akihiko veut vivre son rêve. Il ose prendre la parole, au nom de tous ceux qui, comme lui, aiment un personnage virtuel.

En novembre 2018, donc, Akihiko Kondo épouse Hatsune Miku. Si, le jour de la royale cérémonie (plus de 15 000 euros !), c’est une peluche qui représente la chanteuse, au quotidien, l’hologramme est bien présent dans la demeure du jeune marié. Hatsune interagit avec son époux grâce à la Gatebox, ou l’intelligence holographique “en tube”. Sincèrement amoureux, Monsieur Kondo jure fidélité à Hatsune Miku jusqu’à ce qu’ “une mise à jour (les) sépare”. L’instant fatidique est arrivé en mai 2020. Bien sûr, Akihiko Kondo pourrait avoir une nouvelle machine. Mais qui dit nouvelle machine dit nouvel hologramme. Pour le jeune marié, Hatsune Miku ne se remplace pas.

L’on aime dire que l’amour s’affranchit des clichés et de la bien-pensance. Mais ces unions ne sont-elles pas la frontière à ne pas dépasser ? Ou sont-elles, au contraire, la préfiguration de nouvelles formes de relations sociales ? Toshiki Miyazaki, journaliste au Mainichi shinbun et auteur de l’article concernant Akihiko Kondo, a lui-même loué une Gatebox durant un mois. Une première expérience avec une épouse virtuelle qui l’a ému. Il conclut : “un futur dans lequel les gens préféreront tomber amoureux de personnages virtuels plutôt que d’humains ordinaires est imminent.”

Daisuke et Tsubasa dAozora yell
Daisuke et Tsubasa, regardant tous les deux au ciel

Aimer, être fan, même passion ?

De l’aveu même de Madame Forever, tout pouvait arriver – comète intergalactique, tempête nébulaire, tonnerre interstellaire – je ne décollais pas les yeux de ma télé lorsque passait Lucile amour et rock’n’roll (Aishite knight). À l’époque, je pensais réellement qu’entre Mathias, héros de la série, et moi, c’était du serious love. Les années passent, et Madame ma mère me surprend un jour, devant ma TV personnelle, en plein extase devant ce même Mathias. Les critiques fusent : “et la honte, c’est pour les toilettes !? À ton âge, franchement !”

Peut-on dire qu’on aime un personnage fictif ? On excusera à l’enfant l’emploi du vocable. Mais que dire de l’adulte qui entre en transe devant un Ren (Skip beat!), un Rio (Love be loved…), un L (Death note), un Itsuki Ayukawa (Perfect world), un Sai (Hikaru no go) ? Surtout que, pendant que nous vieillissons, les bougres ne prennent pas une ride !

Pour Carla Cino, il ne faut pas chercher trop loin : “ces sentiments éprouvés pour des protagonistes fictifs sont fréquemment motivés par une attirance physique – comme dans la “vraie vie”. (magazine Japan LifeStyle n°6 p60-61). Que savais-je de Mathias ? Qu’il portait bien le blouson et avait une chevelure bi-goût du tonnerre. Je savais qu’il était d’une gentillesse et d’une loyauté sans failles, et qu’il persévérait pour accomplir son rêve (quel brave homme !). Une fine analyse qui s’opère aussi avec des hommes en chair et en os. Faut-il donc y voir une confusion des sentiments ?

Non, analyse Carla Cino. Dans la grande majorité des cas, loucher sur un personnage n’empêche pas de sortir avec quelqu’un, en vrai. L’on pourrait presque rapprocher cette dualité du comportement du fan, qui aime sa célébrité, qu’il sait intouchable, et entretient, en même temps, une relation avec quelqu’un irl. Le k-drama Her private life montre très bien ce parallèle, avec humour, s’il vous plaît (dois-je avouer qu’à cause de ce drama, je suis retombée dans une passion pour Kim Jae Wook ?).

L’on pourrait même voir des points positifs à ces amours innocentes. Par passion, on se rassemble en communautés, on partage, on discute, on se découvre des potentialités insoupçonnées, on fait carrière ! En 2018, la RTS (Radio Television Suisse) se met dans la tête d’un fan. Une immersion qui montre comment la passion fait naître les vocations.

L’amour en 2D : attention danger ?

18 avril 2020 – une jeune japonaise poste un long témoignage, sur un forum:

En couple avec un fan d’anime, Chi (pseudo modifié) dit vivre, depuis quelques temps, un drame silencieux. Son petit ami, Taku (pseudo modifié) aime un personnage de fiction. Chi a d’abord connu Taku comme ami. Taku ne lui cache pas sa passion, et ça ne dérange pas Chi. Mais les choses se gâtent quand ils se mettent en couple. Chi découvre que la passion de Taku est dévorante. Plus que fan, il aime une fille en 2D. Il collectionne tout sur elle et en parle comme de sa “copine” sur d’autres forums. Chi commence à douter. Taku lui assure qu’il n’est pas amoureux et feint de jeter tout ce qui concerne son amoureuse virtuelle. Mais Chi découvre qu’il lui ment. Elle se sent trahie, et envie sa rivale virtuelle, qui n’a, physiquement, rien à voir avec elle. Chi, certaine de perdre le combat face au personnage, broie du noir et songe au pire. Tous les jours, elle pense à cette “seconde épouse”, qui n’existe pas, mais qui a détruit sa vie.

On les appelle les “ni jigen kyarakuta-” (2次元キャラクター; personnages en deux dimensions). Au Japon, nombre d’articles et de témoignages parlent de ce phénomène : “aimer un personnage en 2D”, “se marier avec un personnage en 2D”, “les meilleurs personnages en 2D pour les trentenaires”, etc. Des groupes se créent pour raconter, sous couvert d’anonymat, leur expérience avec l’amour virtuel. Parmi les raisons qui ont fait naitre cet amour, on retrouve souvent les mêmes arguments :

  • Un besoin de soutien : face aux difficultés, le personnage virtuel nous encourage. En le voyant évoluer, on évolue nous aussi. Le personnage virtuel nous communique sa force et son courage. L’amour vient renforcer l’admiration que l’on porte au personnage.
  • Des expériences similaires : on a le même âge que le personnage virtuel, on grandit avec lui, on traverse les mêmes choses que lui, on s’identifie à lui. D’alter-égo, le personnage virtuel devient “l’amoureux”.
  • Une curiosité et/ou une empathie : au début, on s’intéresse au personnage virtuel par simple curiosité, ou par empathie. Son tempérament, sa façon de faire intriguent. On souffre de le voir souffrir. Empathie/curiosité se transforment, peu à peu, en amour.

Mais lorsqu’on leur impute tous les maux de la société actuelle – baisse alarmante de la natalité, célibat… – les défenseurs de l’amour virtuel s’insurgent. Leur amour leur permet justement de faire face à ces crises. Les histoires comme celles de Chi et Taku (cf. ci-dessus) resteraient, heureusement, rares. Si certains semblent vouer un amour exclusif aux personnages virtuels, beaucoup d’autres voient l’amoureux/amoureuse virtuel-le comme un booster de confiance. L’amour virtuel devient une zone de réconfort, qui, loin d’isoler, reconnecte avec les mondes : l’être humain n’est-il pas un microcosme à lui tout seul ?

Le point de vue des expertes du Club Shôjo

La parole est à nos expertes ! Quel regard porter sur l’amour virtuel ? Naoko, Soko et Nico livrent leur expérience.

Naoko

IL Y A UNE GATEBOX QUI PERMET DE VIVRE EN COUPLE AVEC UN PERSONNAGE ??? JE VE…. Humhum.
Quand Mikki nous a parlé de cet article, j’ai tout de suite su que je devais participer. Parce que dans mon enfance je suis tombée amoureuse de beaucoup de personnages de fiction : Eric de La petite sirène, Peter Pan, Astérix (oui oui), Blake de Blake et Mortimer, Harry Potter (pour lequel ça a duré trèèèès longtemps), etc. Un type d’amour qui a continué même dans mon adolescence et maintenant dans ma vie d’adulte. Mon actuel numéro 1 a excessivement longtemps été Eriol Hiiragizawa mais celui que j’aime le plus actuellement parmi tous mes crushs virtuels c’est Izuku Midoriya.

J’ai rencontré Izuku au magasin où j’achetais généralement mes mangas. J’ai vu le premier tome avec lui en couverture et il ne m’a pas trop tapée dans l’œil à ce moment. Puis j’ai vu une pub pour My hero academia et en voyant le synopsis ça m’a intéressée et je l’ai pris. Et là, quand j’ai ouvert le manga, j’ai ressenti quelque chose dans mon cœur. D’abord, de la peine pour Izuku enfant, puis un “il est trop choupi”, et ça s’est transformé en amour. Car Izuku est un nerd intelligent, malin, plutôt timide mais qui reste vraiment courageux ! Et qui aime le fair-play aussi, vu une certaine scène que je ne spoilerai pas. En plus de ça, il est absolument adorable !
Alors oui, JE SAIS, il n’existe pas et JE SAIS il a 15 ans et moi 30. Dans mon imagination, on a le même âge. Et pour la partie fictive… Je dirais ce que j’ai dit quand j’ai évoqué le sujet hier dans un groupe : la tête sait que ce personnage n’existe pas, le cœur ressent qu’il est réel. Je n’y peux rien, malgré le fait qu’il soit fictif, je l’aime. Et ça ne m’a pas empêchée d’avoir des petits-amis en chair et en os ! Même si plus rares (j’ai dû avoir 2 petits-amis dans ma vie qui n’ont pas duré plus de 9 mois et 1 amoureux quand j’étais petite). Mais si je pouvais, c’est Izuku que j’épouserais.

Dans mon entourage, généralement, ça les fait rire : une de mes meilleures amies en a aussi et une autre me reproche d’aimer un personnage fictif mineur. Donc j’ai plutôt de la chance, même si je ne sais pas ce que toutes ces personnes penseraient si je faisais ma vie avec Izuku ou un ou une autre de mes crushs fictifs. Surtout mon père, chez qui je vis, qui est tellement terre-à-terre qu’il n’aime pas le concept de porte-bonheur.

Soko

Être amoureuse d’un personnage fictif ? Quelle drôle de question, sérieux ! J’ai bien déclamé mon amour inconditionnel à base d’émoji et de lettres capitales sur tous mes réseaux, arpenté les couloirs de Sweet Amoris comme si ma vie en dépendait, lu des passages à voix haute pour les sentir résonner dans la pièce. Pourtant, quand je me demande s’il y en a un que j’ai profondément aimé, c’est le calme plat. Hormis le fait que je me sente comme une grand-mère de 80 ans qui conte sa vie sentimentale, je suis dans le regret de répondre que non, contrairement à ce que j’ai si longtemps pensé : ça ne m’est jamais arrivé.

Et Dieu sait que je scande à tout va que je n’aimerais jamais une personne de chair et de sang aussi longtemps que des femmes écriront des romances niaises à souhait ! Mais alors, pourquoi ce revirement ?

Je crois qu’en vérité, la réponse est plutôt simple. Je lis des shôjo parce que j’aime aimer. Plus que d’aimer des personnages fictifs, j’aime l’amour que ces œuvres fictives me vendent.

Étrangement, cet amour a beau venir de personnes qui n’existent pas, je l’ai toujours senti vibrer dans mon corps comme s’il était vrai. Les papillons ? Check. Le “second-hand embarrassent” ? Check. Le cœur qui se déchire ? Check.

Je consomme les personnages et les sensations fast-food (dans le plus beau sens du terme !) qu’ils m’offrent. Et j’en ai pour tout ! Les fins tragiques, les romances noires, les confessions cul-cul la praline et tout le ramassis de sucre et de sel qu’on peut trouver dans nos histoires favorites. À cause du vide de ma vie sentimentale, ou dans le but de mieux comprendre les relations humaines, je ne sais pas. Parce que faut se l’avouer, avec un être en papier, il y a beaucoup moins de chances d’y laisser des plumes !

Alors oui, je les aime. D’un amour profond et sincère ! Et je les laisserais volontiers tous habiter mon cœur, mais ça ne sera jamais au point d’en perdre la tête.

Nico

Développer un crush pour un personnage de fiction ? Sans dire que ça m’arrive tous les jours, c’est presque récurrent ! Qu’ils proviennent d’animes, drama ou de mangas, les coups de cœur tombent comme la neige. Shôjo, shônen ou seinen, je ne m’interdis rien ! J’ai même été du côté des stars de k-pop ! C’est pour dire si mon tour d’horizon a été large.

Après, loin de ressentir de l’amour à proprement parler, j’éprouve une certaine affection pour ces héros – du quotidien ou surnaturels. Un peu à la manière de l’héroïne, leurs actions, leurs petites attentions, leurs regards enamourés me font vibrer et je les trouve trop adorables ! Mais ça s’arrête là. À présent, je suis plus attendrie qu’émoustillée en leur présence, sauf s’ils ont dépassé la majorité (spéciale dédicace à Jun Matsunaga de Mon coloc’ d’enfer). Là c’est autre chose…

Matsunaga Jun
Matsunaga se brosse les dents… et je trouve ça sexy !

Par contre, si j’avais pu vivre dans un shôjo, je l’aurais fait. Bien entendu, j’en aurais été le personnage principal. Après tout, une jeune fille réservée et avec quelques amies, c’est le portrait assez typique de l’héroïne classique, non ? Comme elle, j’aurais craqué pour le premier garçon que je rencontre – parce que destin toussa toussa – et que dans les shôjo, c’est une loi quasi immuable ! Et là, comme nous sommes dans la fiction, j’aurais pu aimer sans condition ce héros beau, charmant, à l’écoute et un peu coquin. 😉

commentaires
 
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  • 25 février 2021 à 22:02

    Merci à vous pour vos avis super intéressants 🙂 !! C’est vrai que le sujet est dans l’air du temps, et soulève le débat : à l’heure des robots et des androïdes, verra-t-on, un jour, des petit-e-s ami-e-s androïdes, type Zettai kareshi ? ☺️ et qu’en penserait-on ? ça a l’air sympa en manga (quoique ?) mais en vrai…!

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  • soko saturne
    15 février 2021 à 17:53

    Super article! Dans l’air du temps, aussi étrange que ça puisse nous sembler.

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  • 14 février 2021 à 20:56

    J’ai adoré lire ton article Mikki ^^ Il est super intéressant et présente bien les enjeux de ces amours particulières. On crée tellement de liens avec ces personnages que parfois la confusion entre réel et virtuel est là.

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