Le shôjo au Japon : présentation des magazines de prépublication

Betsuma, Comic zero sum, Hana to Yume, Ciao, Feel Young, Mystery Bonita, Melody, ça te dit ? Pour ce deuxième jour de la Semaine du shôjo, prépare ta meilleure combinaison : on plonge dans les mondes merveilleux des magazines de prépublication.

Question à trois Cheese! : à qui appartiennent les magazines de prépublication cités en intro ? Banco Mariko ! La bonne réponse est : « aux maisons d’édition ». D’ailleurs, Cheese! aussi est un mag’ de prépublication. Et son nom n’a rien à voir avec le fromage.

Les poids lourds de l’édition japonaise

Avant de régaler les étagères de notre libraire préféré-e, nos mangas fleurissent les pages de magazines de prépublication. On retient souvent ces quatre gros éditeurs : la Kôdansha, créée en 1909 et considérée comme la plus grosse maison d’édition de l’archipel, la Shôgakukan (1922), la Shûeisha (1925) et la Hakusensha (1973). Bien sûr, il en existe bien d’autres ; derrière les pages des mangas, c’est la guerre, les fusions et les rachats.

À la base, la Shûeisha est la branche loisirs/divertissements de la Shôgakukan. Elle prend son indépendance en 1949, avec le succès que l’on connaît. Dans les années 2000, la Shûeisha s’offre Viz media, premier éditeur US, Viz media Europe (devenu Crunchryoll l’an dernier), et Kaze… en featuring avec la Shôgakuan. What !! Attends la suite : connais-tu le groupe Hitotsubashi ? C’est lui, le boss actionnaire de l’ombre : dans ses cartons, la Shûeisha, la Shôgakukan, et la Hakusensha ! La holding possède aussi la Shôdensha… créée en 1970 par – notamment – un membre de la Shôgakukan. As-tu mal au crâne ? Ce n’est que le début.

À côté de la Hitotsubashi se dresse l’autre géant de l’édition japonaise : Kadokawa Corporation.

Retour en 1945. La Seconde Guerre Mondiale a ravagé les États et les consciences. Les survivants tentent de reconstruire le pays. Avec quoi ? Il n’y a plus d’espoir. Les rêves sont morts avec les hommes. La famine décime les rescapés.

C’est dans ce contexte que Genyoshi Kadokawa crée sa maison d’édition, et lui donne son nom. Objectif : redonner espoir à tout un peuple, à travers la culture. Le succès vient vite. Dès 1954, la modeste maison d’édition indépendante devient une corporation. Le groupe étend son influence : romans, magazines, mangas, télévision, développement à l’étranger, et association avec d’autres sociétés, comme MediaWorks, en 2002. L’année suivante, Kadokawa Corporation devient « Kadokawa Holdings » ; la holding changera encore de nom pour Kadokawa Group Holding, en 2006. Elle reprendra le nom « Kadokawa Corporation » en 2013 (tu suis toujours?).

Le groupe se réorganise encore : Kadokawa Shoten s’occupe de l’édition, ASCII et Enterbrain rejoignent la puissante société (2004). ASCII, ça ne te dit rien ? La maison d’édition s’est fait absorber par MediaWorks pour devenir ASCII Mediaworks (2008), celle-là même qui édite Celle que je suis et Tant que nous serons ensemble. Comme la Hitotsubashi, Kadokawa Corporation (partenaire officiel des JO de Tokyo) s’étend à l’international, et s’impose dans bien d’autres secteurs que celui du manga.

Très chères classifications

Ça va, la tête ? Tiens bon, car toutes ces maisons d’édition ont, chacune, leurs magazines de prépublication. Je t’épargne leurs éditions Deluxe, Collector, Spécial, Big, et tutti quanti. Ces magazines sont souvent mensuels, ou bimensuels (trimestriels pour les éditions spéciales).

À la base, toutes les maisons d’édition suivent un découpage simple : magazines pour petites filles (primaire-collège) ; pour adolescentes ; pour femmes (josei). Le boys love et le yuri naviguent dans les deux dernières catégories. Mais dans les faits, les frontières s’effritent vite, et les revues s’entremêlent. Prépare-toi pour la plongée en eaux profondes.

Ready ? Go ! (Rinko de Tokyo Tarareba Musume / Akiko Higashimura

On distingue traditionnellement les shôjo/josei magazines (visant les filles/femmes) des shônen/seinen magazines (visant les garçons, hommes). Bien sûr, ce découpage, purement technique, n’entrave, ni les mains, ni les esprits. Le public féminin l’a compris depuis longtemps, et vogue à l’envie vers les terres shônen. Le public masculin semble plus timoré, mais les époques changent et les mentalités évoluent doucement.

Notons que « seinen » (青年) signifie « jeune, jeunesse ». Il est pourtant uniquement employé pour les revues visant les jeunes hommes. Soit ; cessons notre bavardage orthographique et allons payer nos magazines.

En général, ils coûtent environ 300 à 600 yens hors taxes. Un excellent rapport qualité/prix, pour ces grosses revues (plusieurs centaines de pages) qui nous offrent régulièrement des produits dérivés. Goodies, et autrices/auteurs stars sur lesquels comptent les éditeurs pour attirer le public. Tous luttent, à grand renfort de concours de manga, pour dénicher de nouvelles artistes. Il y a toujours des concours, faciles d’accès…pour qui parle japonais (exemples ici, ici, ou ). Mangaka, assistant mangaka, scénaristes… les éditeurs sont en recrutement permanent !

Nakayoshi et Ribon te disent Ciao!

On ouvre le bal avec Nakayoshi (1954), Ribon (1955), et Ciao (1977), trois magazines visant les petites filles, appartenant respectivement à la Kôdansha, la Shûeisha, et la Shôgakukan.


Leurs armes ? Des mangas colorés et mignons, quoique Sailor moon et sa brochette de monstres sorciers ont fait la renommée de Nakayoshi. Loin de se cantonner aux petites filles, la série, désormais légendaire, a propulsé son autrice, Naoko Takeuchi, au rang de mangaka star. Un bonheur pour la Kôdansha, qui exploite la licence à tous les parfums : comédies musicales, vêtements, chaussures, accessoires… L’éditeur possède aussi Card captor Sakura, des célèbres CLAMP, Attacker YouJeanne et Serge ! (Jun Makimura et Shizuo Koizumi) et Chocola et Vanilla (Moyoco Anno)…

Ribon (Shûeisha) contre-attaque grâce à Ai Yazawa et son Gokinjo, une vie de quartier. Succès immédiat. Plus tard, Cookie (1999) vient soutenir Ribon, et publie le célèbre Nana (et aussi Comme elles, 12 mois, …) À lui seul, Nana marque toute une génération de jeunes, indépendamment de leur genre. Le manga à l’aura internationale a largement dépassé les frontières du shôjo.

Et Ciao ? Le magazine de la Shôgakukan enchante ses lectrices avec Kilari, Mirumo, 12 ans, Chat malgré moi, Utena, la fillette révolutionnaire : un titre que l’on aurait mieux vu dans un magazine pour adolescentes. La revue accueille quelques hommes, comme Mitsuru Adachi qui y publie Slow step. L’auteur du célèbre Touch! s’est beaucoup inspiré du shôjo, à ses débuts. Plus surprenant : en 1997, Gô Nagai sort Cutie Honey F chez Ciao. Les parents s’émeuvent de voir cette héroïne à la combinaison percée dans une revue pour pré-pubères. Mais la Shôgakukan assume son choix. La série aura même son adaptation animée ; preuve, pour ses défenseurs, de son succès.

Côté ventes, c’est la success story : les magazines s’arrachent à plusieurs millions d’exemplaires. L’éclatement de la bulle financière (fin des années 1990) marque ensuite un ralentissement général. Coïncidence : c’est à cette période que prennent fin des licences emblématiques de l’âge d’or du manga : Sailor moon (Kôdansha), Fushigi Yûgi (Shôkakukan) côté shôjo, Dragon Ball et Slam Dunk (Shûeisha) côté shônen. Si l’âge d’or n’est plus, l’industrie manga reste l’un des poids lourds de l’économie nipponne. En 2020, Ribon enregistre les plus grosses ventes des magazines pour petites filles : 990 385 exemplaires écoulés, qui le propulsent à la 44e position (sur 200 magazines mangas, tous genres confondus). Vient ensuite Nakayoshi, 84e, avec 386 556 ventes, et Ciao (256 371 ventes, 96e position) (chiffres book-rank.net)

Margaret Cheese un Dessert à Hana to yume avec Asuka

Nos compères Kôdansha, Shûeisha et Shôgakukan, embarquent la Hakusensha dans leurs nouvelles aventures : cap sur les magazines pour adolescentes.

L’âge d’or et les pionnières du manga

La Shûeisha brouille les pistes avec son célèbre Margaret (1963). Conçu, à la base, pour les petites filles, le magazine élargit vite son lectorat aux adolescentes et jeunes adultes. Margaret frappe fort avec la légendaire Rose de Versailles et Très cher frère de Riyoko Ikeda, l’une des pionnière du shôjo manga, et du manga en général. Autres succès du magazine : Ugly princess, Switch girl, Hana Yori DangoMargaret travaille avec sa sœur, Bessatsu Margaret – Betsuma – née en 1964, estampillée 100 % histoires d’adolescentes : Io Sakisaka est une star du Betsuma (Strobe edge, Blue spring ride, Love be loved…). Le magazine publie aussi Daytime shooting star, Aozora yell, ou encore Sawako.

La Shûeisha cartonne avec Riyoko Ikeda ? La Shôgakukan s’associe à Moto Hagio et Keiko Takemiya, autres pionnières du manga. Le cœur de Thomas (Moto Hagio) et Kaze to ki no uta (Keiko Takemiya) font le succès de Sho Comi (1968 ; anciennement « shôjo comic », renommé Sho Comi en 2007). Comme son concurrent, la Shôgakukan sort un second magazine pour ado : Betsucomi, en 1970. À ne pas confondre avec Betsuma ! Des dires de son éditeur, Betsucomi célèbre « les héroïnes au cœur pur qui découvrent l’amour ! » C’est beau et poétique comme C’était nous, Le Clan des Poe, ou La Courtisane d’Edo. Quoique Betsucomi bouillonne aussi d’action, en éditant le célèbre Banana fish !

Shôjo d’épouvante et Cheese! au goûter

La Shôgakukan crée un nouveau magazine en 1996, et explique avoir repris le « cheese! » que l’on dit avant de prendre une photo. Cheese! c’est donc « un mensuel dans l’air du temps, qui redonnera le sourire à toutes les jeunes filles ». En traduction manga, ça donne un catalogue diversifié, avec du bon (L’Arcane de l’aube, Tue-moi plutôt sous un cerisier…) et du « non merci » (Le préféré de la prof, Coffee and Vanilla, Made in Heaven…). Ce dernier a d’ailleurs provoqué étonné plus d’une lectrice, avec ses clichés pervers. Le choix est néanmoins assumé par le responsable éditorial, qui rappelle que l’œuvre est signée par une mangaka : Ako Shimaki, grande habituée de Cheese!. Il ne suffit cependant pas d’être une femme pour éviter de tomber dans les clichés.

La Kôdansha se démarque avec Shôjo friend (créé en 1962), et son célèbre manga La femme serpent. L’œuvre, signée par le mangaka Kazuo Umezo, initie le shôjo manga d’horreur. Las, le magazine s’arrête… pour mieux se renouveler. En 1996, la Kôdansha sort Dessert, revue pour adolescentes et jeunes adultes. Le garçon d’à côté, Mon coloc d’enfer, A sign of affection (à paraître en France, chez Akata), l’éditeur dévoile les nouveaux talents du shôjo manga.

La Hakusensha fait une entrée fracassante avec Hana to Yume (Fleur et Rêve), jadis considéré comme le leader des magazines pour adolescentes. Sorti dès 1974, le magazine marque les générations avec Glass no Kamen / Laura ou la passion du théâtre. Toujours en cours de prépublication, le manga entre dans la légende, l’histoire de son autrice, Suzue Miuchi, se mêlant celle de la fiction. Hana to Yume s’impose comme une machine à succès : Fruits basket, Skip beat!, Angel sanctuary, Otomen, Yona princesse de l’aube… La Hakusensha lance ensuite deux revues sœurs : Bessatsu Hana to Yume (BetsuHana), et LaLa, celle qui a pris son envol.

D’abord petite sœur de Hana to Yume, LaLa (1976) est vite devenue indépendante. Elle aussi concentre nombre de succès shôjo : Elle et Lui – Kare kano, Vampire Knight (LaLa DX), Shirayuki aux cheveux rouges, Host clubLaLa est, comme le présente son éditeur, un shôjo magazine aux titres « pleins de variété et de pouvoir ». Le pouvoir de faire rire, et réfléchir, en présentant des héroïnes atypiques, comme Haruhi de Host club, ou Yukino de Kare kano.

Kadokawa Corp. contre-attaque

La riposte est lancée avec Gekkan Asuka. Crée en 1985, le magazine parvient à s’emparer de X, la fameuse série des CLAMP, pourtant stars de la Shûeisha. Le magazine transporte les jeunes filles dans le sombre et le gothique (Trinity Blood), les enquêtes terrifiantes (Psychic Detective Yakumo, qui sort en France dans la collection shônen de Panini…) ou vampiriques (Outsiders).

Gekkan Asuka se décline en version DX et publie Wish, Rex (CLAMP), Seimaden et Ludwig II (You Higuri), et Cowboy Bebop (Yutaka Nanten) ! DX se voyait comme le pendant fantastique de Gekkan Asuka. Las, il s’arrête en 2000, après 6 années de publications. Autre DX, autre aventure avortée : Mystery DX sort en 1992. Sa cible : l’horreur et le suspense. Le magazine s’arrête en 2003. Kadokawa Shoten n’oublie cependant pas sa fibre originale. Il reviendra quelques années plus tard avec de nouvelles idées qui cassent les codes.

Gekkan Asuka, mai 2021

Les ventes de magazines pour adolescentes suivent la même évolution que ceux pour petites filles. En 2020, Dessert arrive en tête des ventes de revues shôjo, avec 1 444 298 de revues écoulées (28e position, tous magazines mangas confondus). Viennent ensuite LaLa (858 590, 52e), Sho Comi (500 455, 66e), Betsuma (486 008, 72e), Betsucomi (246 754, 97e), Margaret (226,966, 105e), Cheeze! (188 343, 116e), Gekkan Asuka (100 795, 152e). L’ancien leader historique Hana to Yume clôture le podium avec 71 468 exemplaires vendus (167e position sur 200).

Cocohana Emerald likes to Kiss Melody Rosé

Un vent josei souffle sur les maisons d’édition. Vent de revendications et de colère. Vent de cynisme et de comédie. Même avec des rires, les femmes dénoncent et fustigent, balancent le prince charmant et construisent l’avenir.

Besoin d’une récompense ?

Dès 1977, la Shôgakukan sort le mensuel Petit Comic, « la récompense des femmes. Travail, mariage, famille… il n’y a pas que l’amour dans la vie. Mais l’on ne peut vivre sans amour ! ». L’éditeur rôde sa communication et propose des « histoires actuelles pour les femmes » En traduction manga, ça donne : Ai suru hito, Darling, Itadakimasu (Yuki Yoshihara est l’une des mangaka stars du Petit Comic) ou encore, Happy marriage!, Check me Up! (Maki Enjôji est aussi une star du magazine).

Petit Comic fête ses 45e ans cette année. Occasion, pour la Shôgakukan, de célébrer l’amour : pour l’éditeur, la « récompense » des femmes, c’est l’amour épicé, avec plus que de jolis poèmes d’été. Une récompense au goût parfois passable. Les couples héroïne dominée/héros dominateur pullulent dans les pages du josei magazine. Accusé Hokuto Mamiya (Happy marriage!), levez-vous !

En 1980, la maison d’édition sort son second magazine josei, Petit Flower. Il change de nom en 2002 pour devenir Flowers. Bien différent de Petit Comic, le magazine se présente comme « ouvert sur le monde, la société » et « suivant les jeunes filles dans leur évolution ». Flowers, pensé comme un raccourci plus simple pour affirmer la personnalité du magazine, renferme « l’âme du shôjo ».

La Shôgakukan maitrise sa communication et son catalogue. Elle propose des titres qui touchent tous les publics : Heartbroken chocolatier, Don’t Call It Mystery, 7 Seeds Gaiden (7 Seeds est sorti chez Bessatsu Friend, magazine de la Kôdansha). En France, 7 Seeds sort chez Pika, côté seinen. On comprend la volonté de toucher un plus grand public : si les filles ont investi les genres seinen et shônen depuis longtemps, le contraire est moins vrai. La vie est dure, et les éditeurs doivent bien vendre leurs mangas ! Hélas, cette stratégie renforce l’idée que les shôjo/josei ne concentrent que des histoires romantiques.

Tempête Melody Kiss

Le vent nouveau vient de la Kôdansha. Créé en 1992, le mensuel Kiss propose des titres engagés : Moi aussi, Perfect world… Et même les rires critiquent et dénoncent les travers de la société (Princess Jellyfish, Tokyo Tarareba Girls). Kiss peut compter sur sa grande sœur Be Love, née dès 1980, et qui édite des histoires tout aussi percutantes : Chihayafuru, You’ve gotta love song, Running girl, ma route vers les paralympiques

Le vent souffle aussi à la Hakusensha. En 1997, la maison d’édition crée Melody, magazine de prépublication josei, fusion des shôjo Hana to Yume et LaLa. Melody marque les consciences avec la fresque historique Le Pavillon des Hommes. Le manga séduit un public aussi bien féminin que masculin, preuve qu’une bonne histoire peut dépasser les préjugés.

Le vent Feel Young

Créée en 1970 par (notamment) un responsable de la Shôgakukan, la maison d’édition Shôdensha joue la carte de la sobriété et du réel. L’éditeur mise plutôt romans et lights novel, magazines mode, lifestyle, santé – et une seule revue entièrement dédiée au josei manga : Feel Young, créée en 1989. Quoique la Shôdensha s’autorise à prépuplier ses mangas ailleurs que dans leur magazine dédié. Zipper (1993-2017), le feu célèbre magazine de mode Harajuku, a ainsi accueilli le tout aussi populaire Paradise Kiss.

Feel Young est dans le même esprit : revue dans l’air du temps, elle parle du quotidien, dénonce les travers de la société. Parmi ses autrices phares, Ebine Yamaji (Sweet lovin baby, Sur la nuit…), Erica Sakurazawa (Entre les draps, Angel nest), Moyoco Anno (Happy Mania)… Les héroïnes et héros de Feel Young goûtent aux joies et peines de la vie active (First job, new life, & – And), découvrent les joies de la paternité (Un drôle de père), de la vie de famille multiculturelle (À nos amours), des interactions humaines difficiles (A piece of cake, Mlle Oishii 28 ans célibataire)…

Vendu à près de 149 855 exemplaires en 2020 (130e position), le magazine peut faire office d’éternel outsider, loin derrière Cocohana (75e), et autres Be Love (41e). C’est sans compter sur la qualité de ses titres. Ses histoires interrogent sur le sens de la vie, la route à suivre, la complexité de l’être humain. Parfois avec humour, parfois avec colère ou avec des larmes, les héroïnes de Feel Young sont de brillantes représentantes de nos sociétés conflictuelles. Avec elles, on met de côté ses préjugés, et on avance.

Feel Young, mai 2021

Au revoir You, bonjour Cocohana

La Shûeisha attaque dès 1980 avec le bimensuel You. Dans ses pages, le désormais célèbre Gokusen. Au Japon, il a marqué tous les publics, surtout grâce à son drama. Le josei sort pourtant en France sous l’étiquette seinen, chez Kaze. You devient Gekkan You en 2011, et sort, notamment, La reine Margot de Moto Hagio, les célèbres sextuplés Osomatsu san de Masako Shitara (titres encore inédits en France), et la comédie Please love me, d’Aya Nakahara. Las, le magazine ferme en octobre 2018. La reine Margot est repris par Cocohana (Shûeisha), et Osomatsu san, par Cookie (Shûeisha). Gekkan You aura tout juste eu le temps de publier l’intégralité de Please love me returns, la suite de Please love me (encore inédit en France).

La Shûeisha investit sur Cocohana (1994). La revue s’appelle alors Chorus. En 2012, le magazine devient Cocohana. Shûeisha vente les mérites de son nouveau josei, dont le nom provient de « 心に花を »(KOKOro ni HANA o / une fleur dans le/mon cœur). Dans son catalogue, des histoires sensibles, drôles et touchantes, qui font réfléchir : Honey and clover, Trait pour trait, Brainstorm’ seduction

La fin du Rosé

Kadokawa Corporation s’essaie aussi au josei avec le mensuel Young Rosé (1990). CLAMP, studio star de Kadokawa, y publie Watashi no suki na hito (Ll’homme que j’aime). Las, la revue prend fin en 1997. L’éditeur se rattrape avec ses revues Boy’s Love : Emerald (Crie-moi que tu m’aimes!), Ciel (Junjô romantica, Black or white, Color recipe, Love stage…) et Ciel Très Très (Super Lovers, My life plan…)

Le josei en force

Côté ventes, le josei résiste bien, et dépasse même ses homologues shôjo. Flowers rafle la coupe et se hisse à la 29e place (sur 200, tous magazines mangas confondus), avec 1 393 505 exemplaires écoulés en 2020. Derrière lui : Be Love (1 052 685, 41e), Petit Comic (923 438, 46e), Kiss (488 998, 70e), Melody (474 542, 74e), Cocohana (462 303, 75e), et Flowers (226 957, 106e).

En crise, le manga ? Oui et non. Certes, l’âge d’or ne reviendra jamais. Mais au lieu de regretter l’épopée aux centaines de millions de magazines vendus, les éditeurs se tournent vers l’avenir. Le vent souffle fort, sur la planète manga. Si les piliers restent bien en place, les nouveaux venus brouillent les pistes. La fin des années fastes semble avoir ouvert de nouvelles façons de concevoir le shôjo manga.

Quand tu enchaînes les heures sup’ / First job, new life, de Yoko Nemu

Un souffle nouveau pour le shôjo ?

Kadokawa shoten a t-il senti le vent tourner ? En 2005, il crée le magazine Beans Ace, fusion de Gekkan Asuka (revue shôjo) et Gekkan shônen Ace. Chez Beans Ace, on est pour le mélange des genres. Le magazine s’adresse aux filles comme aux garçons, et propose des histoires tout aussi diversifiées. Suspense, romance, action, aventures… Code Geass – Suzaku of the counterattack, Chrome Breaker (sorti en France dans la branche shônen de Soleil…), Blood + (publié dans le catalogue seinen de Glénat…) sortent du Beans Ace. Hélas, le magazine s’éteint dès 2009. Ses mangas en cours de prépublication sont dispatchés au sein des autres revues. Problème de communication ? Difficulté à trouver son public ? Mais Beans Ace ne tombe pas totalement dans l’oubli. Son initiative donne des idées aux autres éditeurs.

C’est bien connu : faire du neuf avec du vieux, ça marche. Spécialisé dans le shônen, le studio DNA (1992), s’allie, en 2005, avec l’éditeur Issaisha, fondateur de la revue josei Comic Zero Sum : Ichijinsha est née. En 2016, la maison d’édition se fait racheter par Kôdansha, la même qui appartient au groupe Hitotsubashi. Ichijinsha conserve cependant son originalité. Dans son catalogue, des magazines josei, donc (Comic Zero Sum, 595 433 ventes en 2020, 62e position), des yuri (Comic Yurihime, 40 606 ventes en 2020, 189e), un boy’s love (Gateau).

En France, on connaît bien le Comic Zero Sum : Amatsuki, Are you Alice ?, Karneval, Olympos, Alice au royaume de Joker, +C Sword and Cornett, 07-Ghost, Husk of Eden, Di(e)ce – Diece, Dolls… tous ces titres sont des josei ! Certains sortent néanmoins dans la collection « seinen » d’éditeurs français (Are you Alice, Dolls…). Courage, éditeurs ! En marche pour le renouveau shôjo/josei !

Faut-il causer shônen pour valoriser le shôjo ? Quand Media Factory (groupe Kadokawa) sort son magazine Comic Gene en 2011, il le sous-titre « shônen manga pour fille ». Avec Servamp, Libraire jusqu’à l’os, ou Polar Bear in Love, Media Factory met en avant le josei action/aventure. Mais Doki Doki édite Servamp sous sa branche shônen ! Même traitement pour le spin-off L’attaque des Titans – birth of Livai, sorti dans feu le shôjo magazine Aria, de la Kôdansha (mag arrêté en 2018), et édité chez Pika dans sa collection seinen.

Percée du numérique

Après des années d’hésitations, les éditeurs tentent l’aventure. Le digital ne concurrence pas le papier, au contraire. Surfant sur la vague isekai, Kadokawa Corporation se lance en 2017, et crée Flo Comic, plateforme de shôjo/josei gratuits ambiance magie, sortilèges et mondes parallèles. La Hitotsubashi riposte un an plus tard via la Hakusensha et la Shûeisha. En 2018, donc, la Hakusensha sort Hana Ai, site de lecture mi-gratuite/mi-payante. La Shûeisha crée son appli gratuite Manga Mee, plus abouti que Hana Ai, 100 % shôjo/josei manga. Le shôjo 100 jours avant ta mort vient de Manga Mee.

Dark shôjo pour toutes et tous

Aya Kanno a réconcilié les hommes et le monde avec la dentelle et la tarte aux pommes. Après le raz-de-marée Otomen, l’autrice crée une variation sombre et tortueuse de Richard III, la célèbre oeuvre de Sheakespeare. Bienvenue au terrible Requiem du Roi des roses, pré-publié dans la revue shôjo Princess (créée en 1974), et à Akita Shoten, son éditeur japonais.

Présent sur le marché depuis, 1948, Akita Shoten entend nous faire rencontrer « le meilleur du manga ». Avec le Requiem du Roi des roses, il frappe fort. Sorti en France chez Ki-oon, le manga migre en seinen. De son côté, Akita Shoten joue des coudes avec les LaLa et autres Betsucomi. En 2002, l’éditeur lance Petit Princess, magazine shôjo version « héros élégants avec un petit air adulte ». Pour marquer des points, la maison d’édition peut également compter sur sa mangaka star Setona Mizushiro : L’infirmerie après les cours, Black rose Alice (la série revient en force !), X Day et S

En 1988, Akita shoten se lance sur le marché du suspense et du surnaturel avec Mystery Bonita. La revue publie Les enfants de la baleine, Kieli, Nos temps contraires… autant d’histoires originales, qui transcandent les codes et les genres.

Attaques josei dans les seinen

D’autres mangas sortent, eux, dans la branche josei d’une revue shônen. C’est le cas d’(A)romantic love story, qui paraît dans Ura Sunday. Créé en 2012, le magazine se présente comme « le Shônen Sunday de l’ombre » (« ura » signifie « derrière », en japonais). Le Ura table sur les histoires atypiques, et gagne en popularité grâce à Internet : concours réguliers, classement des lecteur-ice-s… le Ura recherche avant tout des autrices et auteurs aussi originaux que lui. C’est ainsi qu’ (A)romantic love story intègre la branche josei du Ura Sunday, magazine shônen. En France, Akata publie l’œuvre dans sa collection « Large ». L’éditeur a fait le choix de ne plus mettre en avant la traditionnelle classification shôjo/shônen josei/shônen, et entend jouer une nouvelle partition. La révolution se déploie en Small Medium Large.

Quand, en 2018, Moi aussi, de Reiko Momochi, paraît chez le magazine josei Kiss (Kôdansha), En proie au silence est déjà sorti (2013) dans le seinen Morning Two du même éditeur. Volonté de l’autrice, Akane Torikai, ou des éditeurs ? Le choix s’avère judicieux : les ravages du patriarcat se dénoncent partout. En 2021, la mangaka signe chez Da Vinci, mensuel seinen de Media Factory (Kadokawa Corporation), et sort Le siège des exilées. Depuis bien longtemps, les femmes investissent le secteur shônen/seinen. Si l’on regrette une immersion parfois si profonde qu’elle en adopte tous les codes (héros dominants, héroïnes faibles), Akane Torikai met en avant ses héroïnes et remue les consciences.

Moi aussi, le manga qui dénonce les violences faites aux femmes

Connais-tu Emma, la pugnace femme de chambre qui s’élève contre le déterminisme du Londres victorien ? Son histoire, signée Kaoru Mori, paraît dans le mensuel seinen Comic Beam, des éditions Kodokawa shoten. Plus précisément : à la base, Emma vient de chez Enterbrain, qui se fait racheter par Kadokawa Corporation en 2004. Le même Kadokawa qui publie Mes ragnagna et moi (pourrait-on revenir sur ce titre, de grâce ?). Emma aurait pu sortir dans un magazine josei. Mais elle a tout aussi bien sa place dans une revue seinen.

Et Orange ? Au départ, le titre sort chez Betsuma (Shûeisha), avant d’être republié dans le magazine Manga Action des éditions Futabasha. À voir les couvertures des Manga Action, on peut se demander ce qu’Orange fait là. Coq de combat, Sans aller à l’école je suis devenu mangaka, Sans expérience, Corps solitaires… le magazine publie des histoires très diverses, susceptible d’attirer un public tout aussi éclectique. Ses couvertures, par contre, suscitent toujours la polémique chez une partie de la population japonaise.

Les magazines de demain

Le monde des magazines de prépublication est comme celui des éditeurs qui les hébergent : ça a l’air simple, mais c’est compliqué. De revues spéciales en mensuels gold, on s’y perd. Le monde shôjo s’imbrique dans le josei, et vice-versa. Les shôjo/josei partent rayonner dans les revues shônen/seinen. Pourquoi pas ? Hélas, l’inverse n’est pas (encore ?) vrai.

Tout comme il existe des filles grandes amatrices de shônen/seinen, il existe aussi des garçons passionnés de shôjo/josei. Pour ces derniers, difficile, parfois, d’assumer sa passion. Barricadé dans son univers supposé fleuri et sirupeux, le genre divise, y compris chez les filles. Exaspérées par cette débauche d’héroïnes passives, certaines préfèrent se tourner vers les shônen manga. Liées à leurs maisons d’édition, les autrices, elles, sont encore fortement incitées à produire des histoires nourrissant les clichés de genre. Le problème est hélas universel, et touche tous les domaines.

Pourquoi ne pas retenter l’expérience Beans Ace, avec revue unique, pour filles et garçons ? La classification serait réservée aux classes d’âges (on ne va pas mettre un manga pour adultes dans les mains d’un nourrison !) et/ou aux centres d’intérêts : revues de sport, suspense/enquêtes, vie quotidienne, horreur, action/aventure…

Pourquoi ne pas communiquer mieux, et davantage, sur le shôjo et le josei ? En France, Akata promeut massivement le shôjo. Pika a son label « shôjo addict », Glénat a lancé shôjo+. Les éditeurs pourraient également donner plus de visibilité au shôjo et au josei, en cessant de publier certains shôjo/josei sous la pastille shônen/seinen (côté français). Car combattre les clichés de genre, c’est aussi valoriser ce qu’il se fait dans chaque domaine. Les histoires romantiques sont des histoires comme les autres. Et l’on voudrait y voir plus d’héroïnes dans l’action, qui prennent en main leur vie, au lieu d’attendre passivement de se laisser façonner par le personnage masculin. La révolution shôjo continue.

Il existe encore bien des éditeurs, et autant de magazines de prépublication. Nous aurions pu parler de Moment et Reijin, magazines BL des éditions Takeshobo (Let’s be a family, 10 Dance), ou du mensuel josei Comic Avarus (Le renard et le petit tanuki, Alice au royaume de coeur / éditions MAG Garden). On a préféré te passer la min pour la suite : la discussion continue dans les commentaires.

Miknass

Chroniqueuse manga, anime, Japon, à la sauce okonomikki. Vive les senbei è_é !!

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3 commentaire

  1. très intéressant, merci pour ce tour d’horizon

    1. Merci pour ton commentaire ^o^ ! Le monde de l’édition est décidément plein de surprises n_n

  2. […] Le shôjo au Japon : présentation des magazines de prépublication […]

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