Chronique de la Femme-serpent

Le mois d’octobre rime souvent avec récits fantastiques et autres titres qui font frissonner, pour les plus téméraires d’entre nous. J’attendais avec impatience cette saison pour enfin lire La Femme-serpent, le premier grand succès de Kazuo Umezu, mangaka passé maître dans les récits horrifiques auprès de différents publics.

L’horreur dans le shôjo est un genre qui m’attire de plus en plus. Mes premiers pas s’étaient faits grâce à La fille des enfers (Miyuki Etô), puis j’y suis revenue quelques années après en découvrant Baptism. Bien que froussarde dans l’âme, je sens que je parviens à m’émanciper de mes terreurs profondes pour prendre davantage de plaisir à découvrir ces récits passionnants qui nous font vivre toutes sortes d’émotions.

La Femme-serpent est un ensemble de 3 histoires liées entre elles (« J’ai peur de maman », « La fillette tachetée » et « La fillette-serpent ») parues entre 1965 et 1966 dans le magazine Shôjo Friend (Kodansha), hebdomadaire à cette époque – aujourd’hui disparu. La présente édition francophone les compile dans un volume unique dont le dos (reconnaissable) rayé rouge et blanc matérialise l’ensemble des titres d’Umezz chez Le Lézard Noir.

illustration d'ouverture de la première histoire de La Femme-serpent. On voit Yumiko de dos en bas d'un escalier lugubre.
Illustration d’ouverture de la première histoire : « J’ai peur de maman »

La jeune Yumiko rend visite à sa mère séjournant à l’hôpital de Tôto. Elle doit normalement sortir le lendemain. Au détour d’une conversation, elle fait part à sa fille d’une rumeur étrange. Une femme-serpent se trouverait dans une chambre au fond du Pavillon Nord du centre hospitalier. Son corps serait même recouvert d’écailles…

Prise de curiosité au moment de rentrer chez elle, la fillette décide de vérifier par elle-même si les bruits de couloir sont fondés. Tandis qu’elle allait rebrousser chemin, une femme enfermée attire son attention en faisant tomber un mouchoir. Yumiko le ramasse et lui rend. Après un rapide échange, la patiente lui demande si elle n’aurait pas de grenouille sur elle, ce qui décontenance l’enfant. La femme insiste alors pour qu’elle lui fournisse une image de cet animal. Cette dernière s’exécute, mais s’aperçoit que l’illustration fait complètement vriller son interlocutrice. Elle s’enfuit effrayée.

Le jour suivant, Yumiko vient chercher sa maman. Seulement, celle-ci a semble-t-il été victime d’une chute, la rendant amnésique. Elle a tout de même le feu vert de ses médecins pour sortir. En revanche, la fillette remarque que sa mère a changé de comportement et qu’elle ne paraît pas tout à fait la même. Elle commence à lui faire peur…

Le serpent, représentation de nos peurs primaires

Pour centraliser toutes nos peurs, Umezz a choisi la figure du serpent, personnifiée sous la forme d’une créature au visage de femme et au corps de serpent. L’auteur fait référence à nos propres représentations de cet animal ainsi qu’à l’aspect dual de cet être, qui se joue des apparences pour mieux faire tourner les personnages en bourrique.

Qu’il fascine ou qu’il effraie, le serpent ne laisse pas indifférent·e. Instigateur du péché originel, il est vu comme perfide et mauvais dans la culture judéo-chrétienne, qui continue de plus ou moins bercer une grande partie de l’Europe. En revanche, de nombreuses autres civilisations le voient de manière un peu plus positive. Par exemple, comme le précise l’herpétologue Françoise Serre-Collet dans un article du National Geographic, « le serpent intervient aussi dans la création du monde en Asie ». Au Japon, c’est un peu plus complexe que cela. Deux visions se sont opposées : la traditionnelle plutôt vue comme maléfique et celle associée au bouddhisme qui voit le serpent comme symbole de Bouddha. (Kelsey, 1981)

Néanmoins, la phobie des serpents reste parmi l’une des plus répandues. Leur aspect venimeux et leurs crocs, de même que leur capacité à étouffer leur proie, provoquent dans l’imaginaire collectif de nombreuses craintes, dont celle de finir empoisonné·e. Celles-ci peuvent s’expliquer par l’hypothèse selon laquelle, nous serions « encore dotés de mécanismes de détection des serpents ». En effet, à une époque, savoir faire la différence entre une branche d’arbre et un serpent pouvait sauver la vie, quitte à se tromper.

Case dans laquelle Yumiko exprime sa peur vis-à-vis de sa mère qui lui tient la main
Yumiko commence à être effrayée par sa maman.

C’est la raison pour laquelle, au même titre que d’autres créatures comme les araignées, les récits horrifiques adorent mettre en scène ces animaux qui font appel à nos peurs les plus viscérales et grégaires.

Par ailleurs, ce personnage de la femme-serpent aime nous montrer toute l’étendue de sa malice. Je n’entrerai pas trop dans les détails. Simplement, je veux mettre en lumière le contraste entre la beauté magnétique de cette dernière – souvent en public – et son véritable visage, monstrueux, avide de vengeance. À plusieurs reprises, elle tente de faire passer ses victimes pour des affabulatrices et ainsi mieux les isoler dans leur torpeur.

Le cheminement de l’effroi

Avec La Femme-serpent, Umezz nous montre tout son talent de narration. Les trois histoires étant liées les unes aux autres d’une certaine manière, chacune apporte son éclairage à la une situation plus globale, que l’on saisit davantage après avoir terminé la troisième.

Comme assez souvent, l’histoire se construit selon une situation initiale, vient ensuite la rumeur ou la légende qui raconte l’existence d’une femme-serpent. Cette étape permet de justifier les péripéties à venir, notamment la curiosité presque systématique qui pousse Yumiko et d’autres à s’aventurer là où iels ne devraient pas. Il s’agit d’une caractéristique assez commune des récits d’épouvante dans lesquels le héros ou l’héroïne, allant au devant du danger, s’engouffre dans les ténèbres. Iels font montre d’un courage (ou d’une stupidité) qu’on n’aurait pas dans la vie réelle.

Case montrant Yumiko et sa cousine stupéfaites de peur
Yumiko et sa cousine peu rassurées de ce qu’elles voient

À partir de là, l’horreur peut s’enclencher. Cela se voit visuellement à travers des jeux d’ombres et de lumière, grâce à de grands aplats de noir. Le mangaka n’oublie pas de texturer certains visages pour mieux nous faire ressentir leur terreur, en plus d’insister sur les yeux, expressifs à souhait.

Plus l’effroi se lit sur les personnages, plus le danger de la femme-serpent se fait sentir. Il est d’autant plus palpable que la narratrice (Yumiko pour les deux premières histoires) nous aiguille sur l’imminence d’une catastrophe. Cependant, on reste en expectative : on sait que ça va arriver mais pas quand ni quoi. Cela nous laisse le temps de nous préparer à l’effroi que vont vivre les personnages, ce qui est sûrement d’autant plus cruel.

Cette gradation progressive de l’horreur nous place dans une sorte de qui-vive, pouvant peut-être se révéler frustrante. En effet, les révélations se font en plusieurs étapes. Elles nous permettent, grâce à quelques indices disséminés ça et là, de découvrir par nous-mêmes les informations clés. L’auteur ne nous prend pas vraiment par la main, c’est à nous de tirer les conclusions nécessaires.

Groupement de cases où l'on entend la narration de Yumiko, qui se rend chez sa cousine. On la voit dans une gare.
Yumiko nous annonce via cette case de l’imminence d’un danger

Pour ma part, j’aime beaucoup cette façon traditionnelle de construire une intrigue horrifique. D’autant que je ne suis pas adepte d’effusion de gore. Ici, la peur est davantage liée à l’anticipation d’une situation dangereuse associée à un être surnaturel qui n’a pas pour penchant de créer de bain de sang.

Peur relative et soulagement

De fait, La Femme-serpent n’est pas une histoire qui m’a effrayée, de la même manière que Baptism ne m’avait pas non plus provoqué de cauchemars. Je ne suis pas friande de serpents, il est même sûr que je m’enfuirais si j’en voyais un. En revanche, il ne s’agit pas pour moi d’une phobie. Les amateur·ices de sensations fortes risquent donc d’être déçu·es. Néanmoins, ma version adolescente aurait certainement été davantage terrorisée…

Le degré de terreur se situe au niveau des personnages, dont on s’inquiète du sort, plus que pour nous véritablement. Iels sont là pour qu’on vive à travers eux ce danger sans en subir les conséquences. Car pour elleux, c’est assez différent : parfois leurs décisions (et curiosité) les fait courir à leur perte, d’autres fois, iels en ressortent avec quelques séquelles. De notre côté, nous sommes en sécurité, ce qui provoque une sensation de soulagement – un peu comme lorsqu’on se réveille d’un mauvais rêve et qu’on se dit « ouf, ce n’est pas réel ».

Case montrant Yumiko et sa cousine se rendant dans la maison de la femme-serpent.
Les deux cousines bravent leur peur. Sont-elles prêtes à ce qui les attend ?

En cela, l’histoire a presque une valeur libératoire voire cathartique, puisqu’elle nous autorise à décharger tous nos sentiments négatifs. En effet, le sort réservé à la femme-serpent, semblable à une tragédie, ne peut qu’être satisfaisant.

J’ai principalement éprouvé du dégoût pour ce personnage de la femme-serpent. Ses visages sont absolument ignobles, tant dans la douleur et la rage qu’elle exprime que la frayeur qu’elle souhaite provoquer. On ressentirait presque de la pitié pour elle, la troisième histoire nous permettant de la découvrir sous un jour différent.

Qui plus est, on éprouve un certain plaisir à découvrir ce qu’il se passe au-delà des endroits qui nous sont interdits en temps normal. Tour comme pour le Petit Chaperon Rouge, se détourner du chemin balisé est source de danger. C’est ce que nous apprenons dès notre plus jeune âge. Pourtant Yumiko et les autres protagonistes testent ces voies alternatives pour nous.

Ensemble de cases montrant une tempête qui fait rare, annonciatrice d'une catastrophe
Quand les éléments se déchaînent, ça n’annonce rien de bon…

La Femme-serpent est un shôjo d’horreur que j’ai pris plaisir à lire ! Grâce au talent d’Umezz, je me suis tout de suite investie dans le récit, m’inquiétant pour notre héroïne et les autres fillettes prenant part aux différents récits. Le tout est sublimé par une esthétique vintage qui fait mouche.

Références

Kelsey, W. Michael. « Salvation of the Snake, the Snake of Salvation: Buddhist-Shinto Conflict and Resolution ». Japanese Journal of Religious Studies 8, no 1/2 (Mars – Juin, 1981) : pp. 83-113. https://www.jstor.org/stable/30233261

Bonin, Patrick, et Alain Méot. « Pourquoi avons-nous encore peur des serpents ? Apport de la psychologie évolutionniste à la compréhension de certains biais comportementaux ». L’Année psychologique 119, no 3 (2019): 363‑96. https://doi.org/10.3917/anpsy1.193.0363.

@NatGeoFrance. « Pourquoi avons-nous si peur des serpents ? » National Geographic, 15 décembre 2020. https://www.nationalgeographic.fr/animaux/pourquoi-avons-nous-peur-des-serpents.

Chronique de la Femme-serpent
La Femme-serpent
En bref
Une compilation de trois histoires que j'ai dévorée d'une seule traite, tant le destin de cette femme-serpent m'a passionnée.
Crédits images : HEBI ONNA by Kazuo UMEZZ ©2005 Kazuo UMEZZ
Scénario
9
Personnages
8.5
Dessins
9.5
Ta note0 Note
0
Point(s) positif(s)
Une grande maîtrise de la narration
Des révélations progressives
La représentation graphique de la terreur
Le pouvoir libératoire du récit
Point(s) négatif(s)
La construction traditionnelle du récit
Un récit qui pourrait ne pas faire très peur : les amateur·ices de récits effrayants risquent d'être déçu·es
9
Note globale

Nico

Véritable cœur d'artichaut, je suis friande de romances poignantes. Plus une série me fait pleurer, plus je l'aime !

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