Entre les lignes : portraits de femmes

Formidable récit de Tomoko Yamashita, Entre les lignes dresse le portrait de plusieurs femmes et jeunes filles. En ce 8 mars, c’est l’occasion pour le Club Shôjo de lui accorder un article, à l’heure où les problématiques liées à la place des femmes dans la société trouvent de plus en plus d’échos.

Ni parfaites, ni criblées de défauts, les femmes d’Entre les lignes nous racontent quelque chose de la société dans laquelle elles vivent, résolument patriarcale. Malgré tout, sans porter aucun jugement, Tomoko Yamashita réussit à nous les dépeindre de façon profondément humaine. Elles mènent leur propre barque, au gré des vents et des tempêtes, assumant leurs choix jusqu’au bout, sans porter attention aux « qu’en-dira-t-on ».

Sans prétention aucune mais parce que le sujet nous intéresse, Miknass et moi-même (Nico) avons décidé de mettre en avant ces personnages féminins, oscillant entre deux mondes : l’âge adulte et l’adolescence. Deux univers que l’on penserait imperméables, mais que la mangaka réunit si bien.

Le monde des adultes

Qu’est-ce qu’être adulte ? Et si les trentenaires étaient les nouveaux vingtenaires ? Et si à 40 ans on était encore comme à 30 ans ? L’idée fait son chemin depuis que les études s’allongent, depuis que les idées de mariage s’évaporent, depuis que l’âge au premier enfant recule, depuis que la crise fait stagner les trentenaires dans leur chambre d’ado, depuis que le rêve d’une vie rangée coule dans le quotidien compliqué. De là à penser que l’on perd tous 10 ans, il y a un pas que Makio ne fera pas. Pour elle, les trentenaires sont bien trentenaires. Ils ne correspondent pas à ce qu’on attend d’eux. Tant pis, ou tant mieux.

Tour à tour touchant, drôle, et sensible, Entre les lignes lève le voile sur les adultes d’aujourd’hui. Makio, romancière trentenaire et solitaire, cohabite soudain avec sa nièce, Asa, 15 ans. La jeune fille vient de perdre Hajime, son père, et Minori, sa mère et grande-sœur de Makio. Tout commence brusquement, dans Entre les lignes, et pourtant, tout se passe avec un calme presque banal. Makio sait qu’elle n’a rien de l’adulte idéale. Quand Asa trouve que sa tante et Nana, son amie, ne font pas « adultes », Makio ironise : « En fait, c’est la première fois que tu vois des adultes ratées comme nous ? »

Portrait de famille : Asa (robe bleue) et Emiri (jean bleu), les deux jeunes filles encadrée par les adultes plus ou moins ratés : Makio (tout à gauche), Shingo (derrière Asa), Nana (derrière Emiri), Kazunari (derrière tout le monde).

Nous revoici au point de départ. Qu’est-ce qu’être adulte ? Minori, la défunte, semblait répondre à tous les critères de l’adulte. Complexée, Makio, la petite-sœur, est bien consciente de ne remplir aucune case de « l’adulte modèle ». Nana, son amie, est dans le même cas. Certaines de leurs amies sont mariées, avec une vie « bien rangée » sans pour autant adhérer à tous les poncifs sur la trentaine et la vie d’adulte. Il se dégage d’ailleurs une belle sororité entre ces femmes très différentes, mais qui se respectent et s’entraident. La vie n’est pas une liste de cases à cocher. Si Shingo Kasamachi, l’ex et ami de Makio, semble attendre de rentrer dans un quotidien tranquille, il se montre d’une résilience touchante. Lui aussi compose avec ce qu’il a. Il partage avec les adultes d’Entre les lignes des questionnements, des peines, quelques tourments, un peu de joie, car il faut bien rire.

La grande force du josei est de présenter ces sentiments le plus simplement possible. À la place de grands discours, Tomoko Yamashita, l’autrice, nous montre des émotions tantôt brutes, tantôt dissimulées derrière un regard, une parole, un geste, une attention. Voilà peut-être une définition originale « d’être adulte » : un être en constante construction.

Les tourments de l’adolescence

Asa perd ses parents dans un accident de voiture. Cette disparition est d’autant plus violente qu’elle est quasiment instantanée. La veille elle leur montre sa nouvelle coiffure – que sa mère réprouve et qui ne crée aucune réaction chez son père ou presque – le lendemain elle se retrouve orpheline. L’annonce lui fait un tel choc qu’elle se retrouve incapable de ressentir quoi que ce soit. S’en suit un long travail de deuil, loin d’être évident, en particulier à son âge.

Pour traverser cette période, elle peut tout de même compter sur Makio, sa tante qui la recueille et lui donne plusieurs outils pour le surmonter, à son rythme. Notamment, elle l’invite à tenir un journal dans lequel elle peut laisser libre court à sa pensée et surtout s’exprimer. En effet, alors qu’elle est encore dans le déni et la sidération, mettre les mots sur ce qui lui arrive permettra de verbaliser sa souffrance. D’ailleurs, Asa nous fait rapidement part de sa sensation d’avoir été propulsée dans un désert. Le désert c’est la solitude, le vide et l’immensité. On ressent alors tout son désarroi face à la situation, qui la plonge dans l’inconnue la plus totale.

Entre les lignes, c’est aussi le récit de cette adolescente qui apprend à se reconstruire après le décès de ceux qui l’ont vu naître et ont été ses repères depuis toujours. Elle a créé son identité par rapport à ses parents, pensant qu’ils incarnaient la stabilité et la certitude de toute chose. Pour la jeune fille, les adultes sont des personnes sérieuses, qui ne doutent de rien et savent tout. À présent, les grandes personnes qu’elle côtoie se montrent sensibles, rieuses, incertaines… Ce n’est pas parce qu’elles sont plus âgées qu’elles maîtrisent tout… bien au contraire ! Les adultes n’ont pas la science infuse et sont loin de la perfection.

Pour contrebalancer cet univers résolument adulte, Asa peut s’appuyer sur Emiri, sa meilleure amie. Avant l’accident, elles étaient très proches l’une de l’autre, ce qui fait que notre héroïne a très peu de difficultés pour se confier auprès d’elle sur cette tragédie. C’est très important qu’elle puisse continuer à rester en contact avec des individus de son âge. Car au-delà du deuil qu’elle doit surmonter, d’autres défis concernant son avenir l’attendent. Quelles études faire ? Pour quel métier ? Comme toute jeune personne de son âge, elle doit commencer à formuler ses vœux pour la poursuite de ses études… Pour l’instant, ce sont des questions qui restent sans réponse mais grâce à ses camarades, elle apprend aussi à vivre l’instant présent, tentant de « profiter » de son adolescence, en intégrant par exemple un club dans son lycée.

Moment d’insouciance entre Asa (cheveux noirs) et sa meilleure amie Emiri.

En revanche, cette période difficile n’appartient qu’à elle, d’où son sentiment de solitude. Elle seule possède les clés vers l’acceptation de sa situation et la résilience. Pourtant, Asa tente à sa manière de faire comprendre qu’elle a besoin d’être guidée et rassurée. Elle veut qu’on s’oppose à elle, qu’on lui fixe un cadre. À partir du moment où elle a quitté la phase de déni, elle éprouve une grande colère ; ce qui lui permet de partager davantage ses états d’âme avec sa tante. Néanmoins, Makio se refuse de lui imposer quoi que ce soit, préférant la laisser se déterminer par elle-même et trouver sa voie…

Le mythe de la femme parfaite

Entre les lignes montre aussi les visions que l’on peut avoir des femmes. Encore en 2023, on est obligé de composer avec « une certaine idée de la femme », « une certaine idée la mère », « une certaine idée de l’épouse », voire même, « une certaine idée de l’amie ». Makio n’entre dans aucune case. Elle ne revendique rien, mais a juste constaté qu’elle n’était pas une liste de cases à cocher. Minori, en revanche, cochait beaucoup de cases.

Qu’est-ce qu’être adulte ? Minori était bonne épouse, bonne mère, bonne cuisinière. Mère au foyer est un métier que l’on aime railler (tout comme père au foyer, pour d’autres raisons). Il est pourtant essentiel. La romancière solitaire concède qu’elle serait bien incapable de le faire. Est-ce donc ça, « être adulte » ? Les femmes adultes doivent-elles toutes être comme Minori ? Makio est certaine que non. Mais elle n’est pas certaine de savoir qui était Minori. Pas plus qu’Asa. À mesure que les liens se tissent entre les deux femmes, l’ombre de la mère parfaite plane et réveille les blessures intérieures.

Entre Makio (cheveux noirs) et Minori, le dialogue n’a jamais vraiment existé…

Aujourd’hui encore, on demande aux femmes d’exceller en tout mais sans être ambitieuses. On leur demande de rester jeunes même en vieillissant. On exige qu’elles soient maternelles. Cette vision de « la femme traditionnelle » coexiste bien sûr avec d’autres. La réalité est loin de ces visions imposées. Mais beaucoup de luttes demeurent. On se bat toujours pour avoir de meilleures salaires, des promotions, une meilleure considération au travail. On se bat toujours pour que les pères s’investissent davantage, pour que la charge mentale ne retombe pas sur la même tête, pour que chacun soit libre de vivre en dehors des cases.

Car il y a parfois quelque chose de mécanique dans ces listes à cocher. Minori coche beaucoup de cases sans qu’on arrive à saisir le moindre de ses sentiments. Makio ne coche rien mais paraît bien plus proche d’elle-même, de ses sentiments, et de l’autre. Un comble pour celle qui dit avoir du mal avec le genre humain ! C’est aussi cela, Entre les lignes. On voyage d’un personnage à l’autre. On découvre des déserts, des jungles, des océans de larmes et des oasis de gyozas. Être adulte, c’est peut-être un peu tout ça.

Et si c’était ça, la force tranquille d’Entre les lignes ? Plutôt qu’un passage brutal d’un monde à l’autre, le manga nous montre plutôt un fil qui s’étire de la naissance vers un horizon en pointillé. Le fil se tord parfois, se casse, bouloche et roule, brûle et gèle. Mais il est toujours là. Les femmes d’aujourd’hui continuent de lutter, d’avancer, de gagner. Pour paraphraser Makio, « finalement, la vie vaut la peine d’être vécue. »

Nico

Véritable cœur d'artichaut, je suis friande de romances poignantes. Plus une série me fait pleurer, plus je l'aime !

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2 commentaire

  1. C’est une belle série, il faut reconnaître que la psychologie des personnages est bien travaillée, documentée et retranscrit, on a parfois l’impression d’être dans la tête des personnages.
    Ca pose effectivement plein de questions, sur soi mais aussi sur les autres, le fait de rentrer dans les clous (comme la mère de l’héroïne) ou de ne pas l’être (comme la tante de l’héroïne), de voir au final des adultes rirent comme des gamins, mais aussi se poser des questions et avoir des doutes. Au final, ce n’est pas parce-que nous sommes adultes que nous avons réponses à tout et que nous ne faisons pas d’erreur.

    Mon seul reproche, serait le manque de décor, mais cela ne nuit pas à la lecture des tomes.

    1. Tout à fait, j’aime beaucoup cette série notamment pour tous les aspects que tu évoques. Tomoko Yamashita arrive vraiment à nous faire entrer dans leur psyché, surtout celle d’Asa.

      Oui, on a tendance à croire à l’adolescence (ou à l’enfance) que les adultes sont surpuissants et ensuite on se rend compte que ce n’est finalement pas le cas. Ça fait plaisir de voir une série aborder cet aspect-là.

      Pour le manque de décors, je peux tout à fait comprendre ^^ Dans un sens ça nous aide aussi à nous concentrer sur les personnages et leur pensée

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