Visage d'une femme, avec une expression langoureuse.

En février 2023 j’ai écrit un article d’introduction au teens’ love (TL) manga, un genre d’eromanga (manga érotico-pornographique) destiné aux femmes, apparu au mitan de la décennie 1990, qui est alors virtuellement inconnu sur le marché francophone. Très exactement deux ans plus tard en février 2025, les éditions Taifu inaugurent leur collection Crispy Love, destinée au TL manga avec La Belle et l’Ogre de Ssman et XXX Lecture de Hiro Eguchi. Coïncidence ? Très probablement.

Dans cet article, je mentionne aussi succinctement l’ancêtre du TL manga : le ladies’ comics érotique. Il se trouve que j’ai en ma possession une dizaine d’exemplaires de magazines ladies’ comics des années 1980 à aujourd’hui, dont quatre érotiques, tous datés du milieu des années 1990. Mais avant de te les présenter, commençons par un bref retour sur leurs origines.

Avertissement : cet article possède des images de nudité et suggestives, et décrit des scènes de violences sexuelles.

L’arrivée du H dans les ladies’ comics

En 1963 les éditions Kōdansha lancent le Young Lady, un magazine féminin hebdomadaire destiné aux femmes adultes. Cette revue a la particularité de publier quelques manga, notamment pendant la décennie 1970, alors que le shōjo manga connaît un développement conséquent. Pour profiter pleinement de « l’âge d’or » du shōjo manga, le magazine de manga Be Love, supplément au Young Lady, voit le jour en 1979. C’est le début commercial du genre des ladies’ comics.

Bien entendu les concurrents réagissent et notamment les éditions Shōgakukan lancent en 1981 le Big Comic For Lady. Si je prends en exemple le deuxième numéro (mars 1981), il propose un florilège du gratin du shōjo manga des années 60 et 70 : Riyoko Ikeda, Miyako Maki, Hideko Mizuno, Masako Watanabe, Keiko Takemiya, Masako Yashiro, Moto Hagio…

À quelques exceptions près, les manga sont des histoires d’amour et des drames entre adultes, avec parfois une touche de suspense. Les scènes de lit, courtes et peu graphiques, sont communes. À cette époque, leur fréquence est l’une des principales caractéristiques qui distingue clairement le ladies’ comics du shōjo manga, où les scènes de lit sont au contraire rares (Itō, 2011, p. 73).

Alors que certains magazines comme le Be Love vont évoluer pour devenir les magazines grand public de josei manga que nous connaissons aujourd’hui, d’autres vont au fil des années augmenter très sensiblement l’intensité des scènes de lit, particulièrement ceux des petites et moyennes maisons d’édition (Akita shoten par exemple) qui utilisent le sexe comme argument de vente (Itō, 2011, p. 73). Mais le sous-genre érotique du ladies’ comics apparaît réellement par un autre intermédiaire.

En 1985 deux magazines féminins, le Bishō de Shōdensha et le Josei jishin de Kōbunsha ont la même idée : piocher des témoignages de lectrices dans la rubrique « Vos expériences sexuelles » et les transformer en ladies’ comics ! Le succès est au rendez-vous et chaque magazine développe un supplément à partir de cette formule. C’est la naissance du Comic VAL de Kōbunsha en 1985 et du Feel de Shōdensha en 1986 (qui donnera lui-même le célèbre Feel Young). C’est avec ces magazines que tout commence réellement (Mori, 2010, p. 75).

Je n’ai malheureusement aucun des quatre magazines pour te les montrer. Mais je possède quelques volumes reliés d’œuvres de Milk Morizono, autrice érotique vedette chez Shōdensha. Par exemple :

Présentation des magazines

Photo de quatre magazines.

Lady’s Comic Ai, numéro de mars 1995, aux éditions Sōryō-sha (Tatsumi shuppan). Je n’ai pour ainsi dire aucune information sur ce magazine. Des quatre titres, il me semble être le plus générique et le plus « plan-plan ». Je note l’existence d’une revue sœur, le Lady’s Comic Aquamarine, qui semble mélanger thriller et érotisme.

Comic Amour, numéro d’août 1995, aux éditions Sun shuppan. Voici le magazine de référence du genre, généralement pris en exemple par les commentateurs. Des quatre titres, il est celui qui possède le plus de contenu éditorial, et donc dégage un sentiment de « qualité » par rapport aux autres. Ses œuvres sont aussi de très loin les plus extrêmes et ont pour la plupart des dessins particulièrement soignés (ce qui renforce le sentiment de qualité).

Ai no taiken Special, volume 47 (septembre 1996), aux éditions Takeshobō. Supplément du Super Pachislo 777, un magazine dédié aux manga de pachislo (machines à sous). Il deviendra autonome en 1997 et prendra le nom de Ai no taiken Special Deluxe pour l’occasion. Les numéros sont thématiques, ici « Rencontre jouissive, le temps d’une nuit ». Le thème annoncé pour le volume 48 est « Ces jeux pervers qui m’ont rendue accro ».

Mystery La Comic, numéro d’août 1997, aux éditions Kasakura shuppan. Le La Comic fait partie de ces magazines qui sont montés en intensité au milieu des années 1980 (Yasuda, 2024, p. 96), et est donc l’une des « sources » des ladies’ comics érotiques. Sans surprise, le Mystery La Comic est une revue sœur et propose un contenu hybride entre érotisme et mystère/suspense. Comme avec le Big Comic For Lady susmentionné, certains manga montrent une scène de lit ou de nudité, mais sans plus. Il n’y a que deux histoires que je qualifierai de véritablement érotiques, une softcore et l’autre hardcore.

Contenu

Sections éditoriales

Les quatre magazines s’ouvrent sur une ou plusieurs publicités. Loin d’être anecdotiques, elles constituent une part substantielle des revues. Certaines publicités vont jusqu’à faire 4 ou 6 pages avec des témoignages sur l’efficacité ou des explications sur comment utiliser le produit vendu. Une partie des publicités sont typiques de magazines féminins en étant centrées sur l’apparence : bijoux ou vêtements, produits minceur ou d’épilation, de la chirurgie esthétique…

Mais nous sommes surtout dans des revues érotiques. Il y a donc de nombreuses publicités dédiées aux vidéos pour adulte et aux sextoys. Ces derniers apparaissent d’ailleurs très fréquemment dans les manga, comme pour encourager les lectrices à acheter les sextoys présentés à côté.

Cependant le type de publicité dominant est destiné à promouvoir les terekura (Telephone Club) et autres entreprises de « Telephone Lady » ou de « Tel Sex ». Les noms et les modalités du service peuvent varier, mais ces entreprises servent d’intermédiaire de rencontre, comme nos applications de rencontre contemporaines. Ces publicités mettent en avant des discours autour de la rencontre de l’âme sœur, ainsi que de l’autonomie sexuelle des femmes ou du sexe récréatif (Jones, 2002, p. 12). Cependant les terekura ont la réputation d’avoir développé une prostitution amateure, essentiellement féminine (et jeune !). Comme pour les sextoys, des manga utilisent les terekura comme prémisse.

Encart d'appel à contribution pour des histoires.

Concernant les articles, on retrouve sans grande surprise des horoscopes, mais la plupart portent sur des thématiques sexuelles. Ils sont généralement de nature contributive, où les lectrices expliquent leurs expériences sexuelles ou leurs fantasmes, le tout accompagné par des commentaires de l’équipe éditoriale et mis en image par des mangaka. Le numéro du Comic Amour propose ainsi un dossier thématique sur le sexe en extérieur. Le Mystery La Comic propose en outre une section « Mystery Mystery » en plus d’une section « Sexy Sexy » pour recueillir le témoignage des lectrices.

Faisant écho aux débuts du Comic VAL et du Feel, certains magazines continuent la tradition d’adapter ces témoignages en manga. C’est le cas du Ai no taiken Special, qui a une page invitant les lectrices à envoyer des scénarios de manga à partir de leurs expériences sexuelles. Les autrices des témoignages sélectionnés reçoivent la somme de 5000 yens.

En pratique, la plupart de ces témoignages sont probablement des fantasmes plutôt que des expériences réelles. Ou du moins je l’espère vu les scénarios d’une bonne partie des manga du magazine. Il est donc enfin l’heure de parler des manga !

Exemples de manga

Les manga de ces quatre magazines sont tous des histoires courtes, de 30 pages pour les plus courtes, à 100 pages pour les plus longues. Le Mystery La Comic est le seul à proposer des séries, mais cela concerne ses manga de mystère, et non ses eromanga. Il existe bien des ladies’ comics érotiques sous la forme de série, comme les titres de Milk Morizono susmentionnés, mais ce format semble largement minoritaire dans le genre.

Chaque magazine propose un ou deux yonkoma manga, des collections de strips en 4 cases, humoristiques et sexy. L’humour n’est pas forcément des plus raffinés : « —Chérie, tu peux me chercher une bière au frigo ? —Mince alors, il n’y en a plus ! Que dirais-tu de boire mon jus d’amour en remplacement ? * écarte les jambes* ».

Pour reprendre l’avertissement en début d’article, il faut savoir que la codification du sexe dans les ladies’ comics érotiques est sensiblement différente de celle dans les TL manga contemporains. Le consentement n’est certes pas toujours au rendez-vous dans les TL manga, mais le sexe y est généralement l’expression du sentiment amoureux, pratiqué avec une personne aimée et donc relativement connue.

Dans les ladies’ comics, il existe bien entendu des histoires romantiques comme dans le TL manga, mais pour beaucoup de titres le consentement semble être un concept totalement inconnu : les violences sexuelles et les viols sont monnaie courante, il en va de même pour le sexe à plusieurs et avec des inconnus. La tendance générale au fil des décennies a été d’aller vers de plus en plus d’histoires extrêmes (Itō, 2011, p. 158).

Ce rappel fait, il est temps de terminer cet article par la description rapide de quatre manga, un par magazine, sélectionnés à des fins de représentativité. Deux relativement « conventionnels » avec une histoire romantique et une histoire de viol, et deux « extrêmes » où il faut avoir le cœur un minimum accroché.

Miwaku no rijin par Hiromi Tatibana, Lady’s Comic Ai (橘ひろみ『魅惑の隣人』).

Planche de manga.

Akiko vient d’emménager avec son mari dans une copropriété, après un an de mariage. Loin d’être l’époux de ses rêves (i.e. c’est un bon à rien), elle s’entend bien avec lui tout de même. Mais en faisant le tour de la copro, elle découvre que son voisin n’est autre que son ex, lui aussi marié à une jeune femme.

Un soir, alors que son mari est en train de prend son bain, Akiko écoute son voisin au travers de la paroi du mur et entend le couple faire l’amour. Elle se masturbe en s’imaginant la scène. Le lendemain elle rend visite à son ex et sa femme. L’ex demande à son épouse d’aller faire une petite course, et la passion renaît entre Akiko et l’ex. Après une fellation, Akiko remarque la cassette d’une vidéo pour adulte, et son ex lui explique que c’est ce qu’il regardait hier soir.

Akiko se dit alors que son ex et sa femme ne couchent plus ensemble, et qu’elle a peut-être une chance ! C’est alors que la femme est de retour, et trébuche lamentablement sur le pallier. L’ex se précipite vers elle, et lui demande si son ventre va bien : Akiko comprend alors que l’épouse est enceinte, et c’est pourquoi ils ne font plus l’amour.

Sachant qu’elle n’a alors aucune chance, Akiko retourne auprès de son mari. Fin.

Kei par Chika Taniguchi, Comic Amour (たにぐち千賀KEI).

Planche de manga.

Notre protagoniste est Ryōichi, un lycéen. Il est amoureux de son camarade de classe Kei, qui lui-même semble être amoureux de Rikako, leur professeure principale et de musique. Agacé de voir Kei en pâmoison devant l’enseignante, Ryōichi décide d’inviter Kei chez lui et de lui montrer une vidéo pour adulte gay, importée des États-Unis. Kei est gêné, mais développe une érection visible au-travers du pantalon. Ryōichi embrasse alors Kei et commence à le déshabiller. Mais bien vite Kei le repousse et l’insulte de pervers, avant de s’enfuir.

Ryōichi passe alors à l’étape au-dessus : il trouve un prétexte pour inviter Rikako chez lui, et la drogue. Lorsque l’enseignante reprend ses esprits, elle est nue, attachée et bâillonnée. Le père de Ryōichi est médecin et il commence à utiliser les ustensiles médicaux de son père pour torturer sexuellement la pauvre enseignante. Puis il prend un archet de musique, et commence « à jouer de la musique » sur le sexe de l’enseignante. Lorsque Rikako est visiblement psychologiquement brisée, Ryōichi appelle Kei et lui ordonne de venir chez lui en menaçant l’enseignante.

Lorsque Kei débarque chez Ryōichi, celui-ci s’apprête à faire un fist-fucking sur une Rikako implorante de continuer les tortures. Kei l’empêche in-extremis. Ryōichi réplique « Ah ! Tu aimes ta professeur tant que ça ? », « Non, c’est pour pas que tu salisses tes doigts. » lui répond Kei, qui suce alors la main du protagoniste. Ryōichi et Kei couchent alors ensemble, laissant la pauvre Rikako les observer avec envie. Fin.

Ōkami densha par Yōko Takano, Ai no taiken Special (高野妖子オオカミ電車).

Planche de manga.

Katsumi fait la fête dans un club. Lorsqu’elle prend le train de nuit pour rentrer chez elle, elle se retrouve toute seule dans le wagon, elle s’endort alors. Elle rêve de la nuit précédente, où elle a couché avec un beau gosse. En plein milieu d’un acte sexuel onirique, elle se réveille, avec un autre beau gosse en train de la violer !

Il s’agit d’un viol typique de ladies’ comics érotique : l’homme passe un temps fou à la caresser et à lui faire des cunnilingus. Le coït n’est que le clou du spectacle, prenant comparativement peu de place. Quoi qu’il en soit Katsumi se fait violer par un inconnu dans le train de nuit. Alors qu’elle essaie vainement de se débattre, elle remarque qu’ils ne sont pas seuls : elle aperçoit une femme dans le wagon d’à côté, qui les observe… et qui se masturbe avec un sextoy. Le fait de se savoir observée renforce le plaisir qu’elle ressent et elle finit par perdre connaissance lors de l’orgasme.

On retrouve Tatsumi le lendemain, qui n’arrive pas à oublier ce qui lui est arrivé hier soir, se disant qu’elle ne revivra probablement jamais un tel plaisir. Fin.

Kinbaku tennyo par Mimei Sakamoto, Mystery La Comic (さかもと未明緊縛天女).

Planche de manga.

Japon, époque moderne (1868-1945). Un vieil homme, Akio, regarde passionnément une peinture muzan-e (peinture classique érotique et gore), où une femme, pendue, éventrée avec les boyaux qui débordent, est en train de se faire pénétrer par un homme (oui, c’est un manga ero-guro). Après cette scène d’ouverture, l’histoire nous plonge dans le passé pour découvrir l’origine de cette peinture.

Akio est un jeune artiste de nihonga (peinture classique japonaise). Dans leur atelier de peinture, son collègue Tōma est en train de peindre un nu de Natsuko lorsqu’une jeune femme, Haruna, demande à participer à l’atelier. Il se trouve qu’elle est extrêmement douée. C’est le début d’un carré amoureux entre les quatre jeunes personnes.

Haruna est éperdument éprise de Tōma. De fil en aiguille elle devient son modèle-amante-apprentie, ce qui n’empêche pas Tōma d’aller aussi voir Natsuko, comme il est régulièrement agacé par la personnalité ingénue et passionnée de Haruna. Comme pour l’éloigner de lui, Tōma va demander à Haruna des positions de plus en plus extrêmes, avec du bondage et de l’acupuncture sur l’ensemble du corps (on voit bien les détails lorsqu’il pique son sexe…). Cependant, la jeune femme en redemande. Notre protagoniste, Akio, manifestement épris de Haruna, ne peut que se désoler et être choqué de la situation.

N’en pouvant plus, Tōma fini par jeter Haruna à la rue, qui se met alors à peindre la peinture du début, puis elle perd l’esprit et finit hospitalisée. Akio est aux petits soins auprès d’elle, mais rien n’y fait. Un beau jour où Haruna retrouve à peu près ses esprits, elle s’enfuit de l’hôpital et débarque chez Tōma. Là elle s’éventre avec un couteau et offre ses intestins à son amour, avant de mourir.

Quelques années plus tard Akio, désormais marié à Natsuko, retrouve Tōma. Ce dernier est devenu un bonze et reproduit en boucle la peinture de Haruna. C’est alors qu’Akio aperçoit un fantôme miniature de Haruna sur l’épaule de Tōma, qui lui annonce être heureuse. Fin.

Bibliographie

Itō, Kinko (2011). A Sociology of Japanese Ladies’ Comics: Images of the Life, Loves, and Sexual Fantasies of Adult Japanese Women. Edwin Mellen Press.

Jones, Gretchen (2002). “Ladies’ Comics”: Japan’s Not-So-Underground Market in Pornography for Women. U.S.-Japan Women’s Journal. English Supplement, 22, 3–31.

Mori, Naoko (2010). Onna wa porno wo yomu: Josei no seiyoku to Feminism. Seikyūsha.

Yasuda, Rio (2024). Eromedia taizen. Sansai Books.

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Julia Popek

Férue d'histoire du shōjo manga et de ses dérivés. Passionnée par les œuvres de l'horreur et de l'étrange.

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