L’horreur derrière le masque de la shōjo

Portrait de tête en style manga d'une fille avec un masque de kitsune qui recouvre la moitié de son visage.

Bonjour tout le monde. Voici venu le jour pour une seconde scary lesson. 🖤

Lors de la séance précédente nous avions vu comment l’horreur s’est développée dans le shōjo manga. Aujourd’hui nous allons aborder un tout autre sujet, à savoir ce que représente l’horreur pour le shōjo manga.

Chez les personnes bienveillantes envers le shōjo manga, ou chez les personnes fans, j’ai pu constater que nombre d’entre-elles sont interloquées par le fait qu’il puisse y avoir beaucoup d’horreur dans ce type de manga. En effet la mangaka Moto Hagio, lors d’une conférence à la Japan House London en mai 2019, explique que le but du shōjo manga est « d’explorer les rêves des filles », ce qui a première vue peut sembler en opposition avec l’horreur.

Qu’est-ce que le shōjo manga ?

L’horreur, dans sa dimension psychologique, est généralement plus présente dans les shōjo, alors que dans les shōnen, c’est plutôt la violence physique qui est mise en avant — lors d’affrontements dans un cadre de dark fantasy, par exemple…

Itō, Junji (2021). Le manga d’horreur. Atom n°17, p. 75.

Avant de pouvoir expliquer la place de l’horreur en son sein, il est je pense très important de définir succinctement ce qu’est le shōjo manga :

Superficiellement le shōjo manga est une catégorie éditoriale, donc marketing, qui avant toute chose destine ses œuvres à un public féminin, typiquement adolescent. Mais la nation japonaise possède une société genrée, où l’on attribue des qualités différentes aux femmes et aux hommes. Le shōjo manga va donc tout naturellement refléter les attentes que l’on place sur les épaules des femmes japonaises, mais aussi être le miroir des aspirations de ces femmes. C’est ici que l’on retrouve les « rêves » décrits par Moto Hagio.

Planche de manga où un magnifique garçon déclare sa flamme a une fille particulièrement laide.
Cojima, Miyako. 1996. « L’immonde visage ». Kyōfu no yakata Deluxe.

Bien entendu ces attentes et aspirations évoluent en fonction des époques, du contexte socio-politique, et les acteurices du shōjo manga (mangakas, éditeurices…) peuvent accompagner ou au contraire aller à l’encontre de ces attentes ou aspirations. Ici Hagio suggère que le shōjo manga a bien plus évolué que le shōnen manga tout au long de son histoire.

Plus spécifiquement l’anthropologue Jennifer S. Prough a rencontré nombre d’éditeurices de shōjo mangas lors de l’un de ses projets de recherche. En particulier l’un des témoignages qu’elle a recueilli sur « ce qu’aiment le filles » m’intéresse particulièrement : « les filles veulent des histoires remplies d’intériorité, d’intimité et d’émotions, tandis que les garçons veulent de l’action effrénée (Prough, 2011, p. 3) ».

« Intériorité, intimité et émotions », je pense, décrit parfaitement le shōjo manga moyen quelle que soit l’époque (l’on trouvera toujours de nombreuses exceptions, bien évidemment). Le mot « émotions » ici retient particulièrement mon attention, car lors des années 1950 et au début des années 1960, soit la période de gestation du shōjo manga, les œuvres étaient souvent conçues à partir d’une émotion. L’on retient généralement trois émotions primaires : la joie, la tristesse, et la peur (米沢, 2016, p. 25), mais de nombreuses émotions secondaires ont aussi existé.

Depuis que le shōjo manga s’est complexifié et a gagné en profondeur, une œuvre a désormais tendance à mélanger de nombreuses émotions. Mais celle de la peur a servit de terreau pour le développement du genre horrifique.

De quelles ténèbres sont faites les filles ?

Le magazine d’horreur pour filles qui m’a lancé était pour un lectorat de collégiennes. C’est l’âge auquel on commence à prendre conscience de son rapport à la société et à son corps. Le monde devait être absurde pour elles. […] En voyant sous l’épiderme, les filles réaffirment leur propre existence.
Un manga d’horreur féminin avec des organes internes hachés, éclatés, ou une tête flottant dans une marre de sang gagne la sympathie des adolescentes en quête de réponses quant aux mystères de leur corps et des absurdités d’une société oppressante.

Noroi, Michiru (2022). Les contes noirs de Noroi Michiru 1, p. 195. Black Box.

Ainsi lorsque l’on parle de « rêve » ou de « ce qu’aiment les filles » concernant l’horreur, il faut imaginer des émotions qui sont généralement jugées comme négatives. L’universitaire Hiromi Tsuchiya Dollase mentionne ainsi les émotions de « la jalousie, la colère, la peur et la frustration » comme étant les principales qui alimentent les histoires d’horreur dans le shōjo manga. Symboliquement, elle y voit l’antithèse de ce que devrait être une shōjo (Dollase, 2010, p. 59), un outil de transgression.

Planche de manga où une fille perd la raison et dont l'onomatopée du rire remplie la planche.
Misaki, Kairi. 2020. « Okarishimasu ». Ciào Deluxe Horror.

Pour reprendre un élément de la première scary lesson, n’était-ce pas dans le but d’explorer le monde de l’illusion, du mensonge, que Kazuo Umezz s’était tourné vers l’horreur pour filles, qui lui laissait plus d’opportunités que l’horreur pour garçons ? Consciemment ou inconsciemment, les filles comprennent que ce que la société leur impose n’est qu’un masque, passablement absurde et contradictoire. Le manga d’horreur retire ce masque et scrute des vérités indicibles qui se cachent en-dessous (Dollase, 2010, p. 74).

Personnellement, j’irai jusqu’à décrire le shōjo manga horrifique comme l’ombre du shōjo manga mainstream, que l’un ne peut pas exister sans l’autre. Pour que les illusions du kawaii (le mignon), du dokidoki (le cœur qui bat) et du hirahira (qui flotte au vent), que l’on associe usuellement au shōjo manga, puissent se maintenir, la laideur et la haine doivent aussi pouvoir s’exprimer, jusqu’à l’absurde parfois.

L’étrange pour les filles

Oui, nombreux sont les êtres humains dont l’âme est habitée par un yōkai. […] je me suis rendu compte de cette chose : une femme qui pleure en faisant caca dans les toilettes, c’est un yōkai !

Hitomi Kanehara dans « Umezz, Kazuo (2016). La femme-serpent, p. 322. Le lézard noir ».

L’horreur est intimement liée à la figure du monstre ; nombreux sont les mangas d’horreur qui mettent en scène un monstre.

Le concept du monstre a été théorisé (Cohen, 1996, p. 3-20), indépendamment de son contexte culturel, comme une métaphore d’un individu qui transgresse les conventions sociales, un être qui vit à la marge voire en dehors d’une société déterminée, car (par exemple) iel appartient à une autre religion, est homosexuel⋅le, est une femme célibataire, et cætera. Bref le monstre est une manifestation de la xénophobie, au sens large du terme : la peur de ce qui est extérieur au « nous ».

Planche d'un manga où une fille ne cesse d'observer l'héroïne de façon malsaine, dans diverses situations.
Kimoto, Noriko. 2001. « Futari wa tomodachi ». Horror M.

Dans le cas du shōjo manga horrifique, Dollase souligne que la plupart des personnages sont des femmes, ou leur alter-égo (des bishōnen par exemple). C’est notamment le cas du monstre, qui est très souvent féminin (Dollase, 2010, p. 60). À partir de ce point l’on peut déduire que le monstre du shōjo manga est, dans la majorité des cas, une manifestation de ce que la lectrice a peur de devenir, ou de ce que la société lui interdit d’être.

Il est à noter ici que le monstre d’un manga horrifique n’est pas forcément représenté comme un danger, il peut être aussi représenté de manière sympathique ou pitoyable, ce qui ouvre des perspectives progressistes ou libératrices. Dollase note ainsi qu’il n’est pas rare que le monstre du shōjo manga soit sauvé, ou au moins apaisé, au contraire de ceux de l’horreur masculine où ils sont généralement anéantis (Dollase, 2010, p. 69).

Au Japon, au lieu de parler de « monstre », l’on parle plutôt de « yōkai », un mot qui permet de définir toute entité étrange (étrangère). De façon subtile et du fait des racines animistes de la culture japonaise cette définition est légèrement plus large, englobante, que celle de « monstre » et comprend en plus toutes sortes de phénomènes naturels (Foster, 2015, p. 19‑24). Ainsi tout monstre dans un manga d’horreur est forcément un yōkai.

Lors des prochaines séances j’aimerai explorer quelques yōkai typiques des shōjo mangas d’horreur, tels que des classiques comme les femmes-serpents ou encore des contemporains comme la kuchisake-onna, et ainsi creuser quelques transgressions féminines. Si un monstre en particulier t’intéresse, n’hésite pas à me le dire.

Sur ce, cette scary lesson touche à sa fin. Je te remercie pour ton attention, et fais bien attention au yōkai du passage à niveau en rentrant chez-toi. 🖤

Planche de manga où une femme rencontre à un passage à niveau un yōkai en forme de paire de jambes, habillée d'une jupe crayon et d'escarpins.
Itō, Mimika. 2008-2010. « Kaigan ». HonKowa.

Références

Cohen, J. J. (Éd.). (1996). Monster Theory : Reading Culture. University of Minnesota Press.

Dollase, H. T. (2010). « Shōjo » Spirits in Horror Manga. U.S.-Japan Women’s Journal, 38, 59‑80.

Foster, M. D. (2015). The Book of Yōkai : Mysterious Creatures of Japanese Folklore. University of California Press.

Prough, J. S. (2011). Straight from the Heart : Gender, Intimacy, and the Cultural Production of Shōjo Manga. University of Hawai’i Press.

米沢嘉博. 2016. 戦後怪奇マンガ史. 東京: 鉄人社.

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Julia Popek

Férue d'histoire du shōjo manga et de ses dérivés. Passionnée par les œuvres de l'horreur, de l'étrange et occultes.

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