Alors qu’on prépare doucement les cadeaux de Noël, le Club Shôjo revient sur Jalouses, le josei manga de Battan, qui nous parle de famille, de rapport aux autres et à soi.
Terminé en 5 tomes, le josei manga Jalouses est sorti au Japon en 2021, dans le magazine de prépublication Kiss de la Kôdansha. En France, c’est en 2024 que les éditions Akata nous proposent cette nouvelle œuvre de Battan (Elles étaient une fois). Un an plus tôt, l’éditeur nous faisait découvrir l’édition papier d’Entre nos mains (l’édition numérique était sortie en 2021), autre manga phare de Battan.
Entre Elle et Elle
Jalouses, c’est l’histoire de Jun, l’aînée, et de Ran, la cadette. Leur mère est décédée. Jun et Ran se revoient justement pour les funérailles… Drôle d’endroit pour des retrouvailles. L’ambiance est lourde. Pas à cause du décès de la mère, mais à cause des sœurs : elles se détestent. Impossible pour Jun d’écouter Ran bavarder plus de deux minutes. Ran, de son côté, se plaint de cette sœur « trop parfaite ». Dans la famille, tout le monde préfère Jun. Mais la cadette s’en fiche : elle est mariée, avec son beau Ritsu. Curieux hasard : Ritsu est l’ancien petit-ami de Jun… On pourra dire qu’en matière d’hommes, les deux jeunes femmes ont les mêmes goûts.
Mais leur brouille n’est pas du tout liée à Ritsu. Car Jun et Ran se détestent depuis l’enfance. Bien avant Ritsu, donc… Pourtant, aucune des deux sœurs ne souhaite résoudre l’affaire. Ran n’est là que pour l’enterrement. Jun se chargera de tout, comme d’habitude. Elle compte d’ailleurs reprendre la maison familiale. Mais alors qu’elle retrouve la maison de son enfance, elle tombe sur sa petite sœur ! Ran a subitement choisi de rester, elle aussi, dans la maison familiale… avec son mari.

Retrouvailles compliquées entre Ran (à gauche) et Jun (à droite)
Ces enfants qui ne s’aiment pas
Avec Jalouses, Battan réveille des sentiments enfouis dans de nombreuses familles… Les relations conflictuelles entre sœurs, frères, on connaît. Parfois, comme pour Jun et Ran, le conflit commence dès l’enfance. On ne se supporte pas. Après tout, personne n’a demandé à venir au monde. On pourrait considérer l’autre comme un simple étranger, pareil à ceux qu’on croise dans la rue. La seule différence, c’est que « cet autre » habite chez vous. Mais cela fait justement toute la différence.
Bien sûr, on ne peut pas penser comme ça. Même si elles se détestent, Jun et Ran ne remettent pas en cause leur lien familial. Mais elles ne se supportent pas. Très vite, l’autrice remonte aux origines de cette détestation.
Secrets de famille
Qu’elle soit biologique ou non, la famille, c’est « le premier État ». C’est là qu’on apprend à se construire… quand tout va bien. Le problème, pour Jun et Ran, c’est que rien ne va. L’histoire familiale a bien sûr commencé sans elles. Mais cette histoire les rattrape malgré elles.
Là encore, beaucoup d’entre nous pourront se retrouver dans le manga. Chaque famille traîne ses secrets. On sent que quelque chose ne va pas. Parfois, on se met à haïr sa sœur ou son frère à cause de conflits entre les parents ou d’autres membres de la famille. Il ne s’agit pas de « notre problème » à la base. Mais on en fait « notre problème ». On fait porter à l’autre le poids de la mauvaise ambiance familiale.
C’est exactement ce qu’il se passe avec Jun et Ran. Chacune est complexée par l’autre à cause d’une histoire trop lourde à porter. Mais la colère, l’orgueil et la fierté empêchent toute communication réelle.

Le nouveau quotidien de Jun, forcée de cohabiter avec sa sœur détestée et son ex-copain… Bonjour l’ambiance…
Et les parents ?
Aaaaah ! Les parents ! Là encore, vous vous reconnaîtrez certainement dans ce manga, que vous soyez parent, enfant, ou les deux (on est toujours l’enfant de quelqu’un). C’est compliqué d’être parent, même si on l’a voulu. Il ne faudrait d’ailleurs pas leur jeter la pierre en disant « ils ont choisi d’être parents, il faut assumer ». On oublie souvent qu’on apprend à être parent tout au long de sa vie, et pas seulement quand les enfants sont petits.
Les parents font face à un autre défi : comment élever des enfants sans favoritisme ? C’est bien connu : les enfants ressentent très vite quand ils/elles sont moins aimé.e.s. Parfois, il s’agit d’un mauvais ressenti. Mais d’autres fois, les parents sont effectivement en cause. Le manga revient sur les difficultés liées à l’éducation. Là encore, Battan présente avec justesse une situation qui pourrait réellement arriver.
Apprendre à (s’)aimer
Pour bien aimer et bien s’aimer, il faudrait s’entendre sur la définition du mot « amour ». Dans Jalouses, on voit à quel point cette définition varie selon le personnage. Et parfois, il est plus simple de coller la définition qui nous convient le mieux, pour justifier nos actes parfois douteux… C’est ce que fait Ritsu, par exemple. Le mari de Ran, ex de Jun, aime naviguer en eaux troubles. Il traîne un petit air parfois cynique, comme s’il s’amusait de la relation chaotique entre les deux sœurs. Mais est-ce vraiment le cas ? Ritsu ne cache-t-il pas des insécurités enfouies ?

L’insaisissable Ritsu… Que cache son air malicieux ?
Jun, Ran et Ritsu semblent bloqués. Ils savent qu’ils ne pourront pas (sur)vivre longtemps à trois, dans la maison familiale… Au fond, ils ne sont pas heureux, même s’ils prétendent le contraire. Pour enfin avancer dans la vie, il faudrait oser aller à la rencontre de « soi-même », oser fouiller dans son passé…
Si l’on revient à la définition du mot « amour », on réalise ceci : il faut faire des efforts pour aimer. Parfois (et certaines fictions le présentent ainsi), on pense que tout va aller de soi. Chacun.e rester comme il/elle est. L’autre doit suivre. En réalité, on s’adapte nécessairement à l’autre. On apprend à faire des compromis. C’est encore une belle leçon que nous enseigne le manga Jalouses.
Jalouses est un manga percutant qui remue des choses qu’on a peut-être volontairement jetées sous le tapis. À travers l’histoire de ses héroïnes, Battan nous rappelle que le passé, on ne peut pas le changer. Par contre, on peut vivre mieux, dans le présent, en osant nous confronter à notre passé. C’est un message encourageant pour se sortir de schémas de pensées destructeurs, et arracher son bonheur.


