« L’univers de Hisae Iwaoka » : rencontre à Japan Expo 2026 – partie 1

Japan Expo 2026 s’est tenue du 9 au 12 juillet dernier. Comme chaque année, c’est l’occasion d’en apprendre plus sur des mangakas, leurs inspirations ainsi que leur univers à travers des conférences et diverses entrevues. Ces deux prochains jours, je te propose de découvrir Hisae Iwaoka, une autrice dont la riche carrière a débuté en 2002.

Pour des raisons de clarté, et afin que l’article ne devienne pas trop long à lire, j’ai préféré le découper en deux parties. La première paraissant aujourd’hui, tandis que la seconde sera disponible dès demain.

Illustration couleur du manga La forêt magique de Hoshigahara.
Illustration couleur du manga La forêt magique de Hoshigahara @ IWAOKA Hisae 2012 / Asahi Shimbun Publications Inc.

Tu connais peut-être l’autrice via son manga La cité Saturne, un récit de science-fiction disponible aux éditions Kana. Récemment, nous avons pu la retrouver à travers un titre créé en 2009, La forêt magique de Hoshigahara, un shôjo en 5 tomes publié par Le Renard Doré. Il s’agit d’une série du Nemuki, remplacé en 2013 par le Nemuki+, deux magazines axés principalement sur l’étrange, l’horreur, le fantastique. Ceux-ci comprennent par exemple des mangas comme Fallen Zeus – Le Dieu Suprême et l’esclave (Ei Ohitsuji), Carnage (Junji Ito) ou encore Le livre des sorcières (Ebishi Maki).

Cet article ainsi que celui de demain correspondent à la retranscription de la conférence intitulée « L’univers de Hisae Iwaoka », avec l’autrice elle-même. Celle-ci reprend les questions de Rémi Inghilterra, Directeur de la collection Le Renard Doré, et la traduction en français des réponses de la mangaka.

Enfance et influences

Rémi Inghilterra : Avant de parler vraiment de vous et de votre œuvre, est-ce que vous pouvez nous dire quels sont les mangas qui vous ont donné goût et donné envie de faire du manga ?

Hisae Iwaoka : J’ai commencé à lire des mangas quand j’avais 4 ans et je trouvais déjà ça très amusant à l’époque. Mais s’il y a bien un manga qui m’a marquée, c’est un titre, d’un one-shot publié dans un magazine, de Kusunoki, à 7 ans. C’était un titre d’horreur et c’est celui qui m’a vraiment marquée et qui m’a fait aimer encore plus les mangas. Par la suite à 11 ans, j’ai découvert Ranma 1/2 par Rumiko Takahashi. Et c’est cette œuvre-là qui m’a vraiment donné envie de devenir mangaka.

Merci. Si vous voulez plus de détails, il y a la librairie Tsundoku qui vous diffusera une vidéo où elle parle de 10 livres qui l’ont marquée. Alors plutôt que redire ce qu’elle a déjà dit, on va aller plus loin. Vous avez grandi dans une ferme près de Choshi, où vous pensiez jusqu’au lycée que tout le monde était agriculteur ou fermier. Comment ce monde très concret de la vie en campagne a-t-il nourri votre goût personnel pour les univers fantastiques ? Ça semble très contrasté comme changement par rapport à ce que vous viviez dans la vie.

Dans un sens oui. Comme Rémi l’a dit, j’ai grandi à la campagne. Donc mes parents étaient toujours très occupés. Le week-end j’allais les aider dans leur travail, mais en semaine, le soir, j’étais plutôt livrée à moi-même. J’étais seule à la maison avec mes grands-parents. Mes amis habitaient forcément très loin, donc je ne pouvais pas aller jouer chez eux et à la place je regardais la télévision, notamment des animes, et je lisais des mangas. Toutes ces œuvres que j’ai consommées à l’époque, ça a nourri mon goût pour ces œuvres-là.

Les différents personnages de La forêt magique de Hoshigahara
Les différents personnages de La forêt magique de Hoshigahara
@ IWAOKA Hisae 2009 / Asahi Shimbun Publications Inc.

Une fois au lycée, vous aimiez ces œuvres-là – vous venez de le dire – mais vous cachiez toujours votre côté otaku. Vous avez même rejoint un club d’art pour faire semblant d’être quelqu’un de normal et qui ne lisait pas de mangas. Cette habitude de dissimuler qui vous êtes vraiment pour pouvoir un peu rentrer dans le moule, j’ai envie de dire, est-ce que c’est quelque chose qui vous a influencée dans votre manière de travailler et de présenter vos œuvres, de les construire ?

Oui ça a influencé mon processus créatif. Alors moins aujourd’hui, mais à l’époque où j’écrivais La forêt magique de Hoshigahara et La cité Saturne, j’avais peur de montrer un peu mon intériorité et pour cette raison, j’ai dessiné des hommes en personnages principaux. J’avais peur qu’en écrivant des personnages féminins on les prenne pour mon avatar et du coup je préférais dessiner des hommes. Maintenant c’est quelque chose qui a changé, je me suis habituée, j’ai pris le pli. Je peux dessiner des femmes et arriver à m’en séparer.

D’accord. Et dans la même idée, toujours à cette époque quand vous avez fini le lycée, vous êtes arrivée à la fac et au lieu de partir vers des études de manga, vous êtes partie vers des études d’art. Avec le recul, qu’est-ce que cette formation artistique, qui était vraiment de l’art pur (vous pourrez peut-être nous dire ce que vous aviez étudié précisément), vous a apporté ? Est-ce que ça vous a donné des outils pour faire du manga ? Et est-ce que vous l’utilisez encore aujourd’hui dans votre pratique ?

C’est une bonne question. Comme vous l’avez souligné, c’est vrai qu’à l’université je me suis un peu éloignée du manga par manque de confiance en moi. À l’université j’étudiais la peinture à l’huile, quelque chose que j’étudiais déjà au lycée. Sinon j’ai appris plusieurs techniques, notamment l’anatomie, les représentations d’objets en 3D. Mais pour être honnête, je ne suis pas sûre que je m’en serve dans la création de mangas. En revanche, c’est vrai que j’ai beaucoup travaillé les couleurs et ça, peut-être que ça ressort quand je fais des illustrations en couleurs pour mes œuvres.

À la suite de ça, vous n’êtes pas rentrée tout de suite dans le milieu du manga. Vous avez été salariée dans une entreprise informatique. Et vous avez raconté dans d’autres interviews que vous écriviez vos storyboards pendant les pauses café. Qu’est-ce que vous retenez de cette période qui était un peu les prémices de votre carrière d’aujourd’hui ?

Pour être exacte, je ne travaillais pas exactement dans une entreprise d’informatique, mais dans une entreprise de jeux vidéo en tant que designer. C’était une époque où j’avais beaucoup de travail, j’étais débordée, mais malgré tout, j’avais vraiment envie de dessiner du manga. Et c’était une époque assez dure, mais satisfaisante. J’aimais beaucoup prendre le temps de réfléchir à des histoires tout en déjeunant tranquillement.

Sa carrière de mangaka

Vous avez très peu travaillé avec des assistantes et des assistants dans votre carrière. Vous préférez avoir le contrôle total sur vos œuvres, chose assez rare au Japon. Qu’est-ce que cette solitude au travail change pour vous concrètement dans la façon de construire une histoire ? Ces expériences travail avec un·e assistant·e vous ont-elles gênée ? Pourquoi avez-vous arrêté ? Pourriez-vous développer ce point ?

Effectivement, c’est plutôt rare au Japon. La plupart des mangaka sont très occupés avec leur travail et donc, ils emploient des assistants. Mais il existe aussi des artistes comme moi qui travaillent seuls du début à la fin ou presque. Par exemple, pour La forêt magique de Hoshigahara, je sais que ce n’est pas si impressionnant que cela, parce qu’en fait je ne l’ai pas créé vraiment toute seule. Pour la dernière étape, c’est-à-dire la pose de trames, j’avais une amie qui venait m’aider à les poser. Donc on ne peut pas vraiment dire que j’ai travaillé seule dessus.

En revanche, ce n’est pas du tout une critique des mangaka qui emploient des assistants. Je sais qu’il y en a beaucoup qui demandent à leurs assistants de dessiner les paysages et je trouve ça très beau comme résultat d’avoir un paysage qui est qui a été dessiné à plusieurs mains. Du coup ce n’est pas une critique. Pour ma part, la raison pour laquelle je n’emploie pas d’assistants est que je ne suis pas très douée pour le dessin. Et j’ai peur, qu’en employant des assistants qui dessineraient mieux que moi, d’en pâtir un petit peu et de perdre ma patte, que ce ne soient plus mes mangas à moi.

Après cette bonne bonne dose de modestie, la question tombe à pic. En 2011, vous avez été la troisième femme à recevoir un prix au Japan Media Arts Festival, qui est l’un des plus prestigieux prix au Japon, après Fumiyo Kôno (NDLR : Le Pays des Cerisiers, Dans un recoin de ce monde) et Makoto Isshiki (NDLR : Hanada le garnement, Piano no Mori), qui sont deux pointures également. Comment, vous, est-ce que vous regardez aujourd’hui cette place dans cette lignée extrêmement courte de femmes récompensées par ce prestigieux prix ?

L’année où j’ai reçu ce prix, il y a eu un énorme séisme au Japon. Et… alors j’étais évidemment très heureuse de recevoir ce prix. C’était une surprise et c’était bien évidemment un honneur, mais j’avais écrit une œuvre qui représentait une catastrophe similaire et j’avais des sentiments assez ambivalents par rapport à ce prix.

La cité Saturne, série pour laquelle Hisae Iwaoka remporte un prix en 2011

Quant au fait d’être la troisième femme à avoir reçu ce prix, moi personnellement, je n’aime pas trop qu’on me mette dans la catégorie femmes, qu’on catégorise les hommes et les femmes différemment, qu’on me mettre en avant parce que je suis une femme. C’est mon opinion personnelle. Ce prix et le festival n’existent plus aujourd’hui, mais après mon prix, il y a plusieurs femmes qui l’ont reçu et à présent on ne parle plus de moi comme une artiste femme. Enfin, on ne met plus en avant le fait que je sois une femme et ça me va très bien comme ça.

Deux années plus tard, vous avez fait un premier voyage en France, vous étiez à feu le festival international de la bande dessinée à Angoulême. Vous y avez découvert la bande dessinée franco-belge. Vous avez eu une rencontre avec Pénélope Bagieu (NDLR : Joséphine, Culottées). Est-ce que vous avez continué à vous y intéresser depuis cette première visite ? Est-ce que ça a fait évoluer votre pratique, votre approche de la bande dessinée et du manga ?

Je suis vraiment navrée de vous le dire, mais non je ne lis pas de bandes dessinées. Au Japon, vous le savez déjà, on n’en voit pas beaucoup malheureusement. En revanche, j’ai lu Culottées de Pénélope Bagieu, que j’ai eu l’honneur de rencontrer au festival d’Angoulême et avec qui j’ai eu l’occasion d’échanger.

Culottées tome 1 de Pénélope Bagieu

J’ai trouvé Culottées très intéressant, très facile à lire. La composition était parfaite. Je ne sais pas trop comment le dire, je ne trouve pas les mots mais j’aimerais, j’aspire à devenir forte comme Pénélope. Mais nous sommes un peu différentes parce que moi je suis plutôt dans le divertissement, j’écris de la fiction. Donc on ne suit pas le même chemin, mais j’espère qu’on l’emprunte au même rythme.

La cité Saturne et La forêt magique de Hoshigahara : deux œuvres en résonance

À cette période, vous publiez La cité Saturne et on vous connaît aujourd’hui pour La forêt magique de Hoshigahara. Et finalement on découvre que ces deux œuvres se répondent. La première se passe totalement dans l’espace, coupé du monde, du commun des mortels, pourrait-on dire, et la seconde est ancrée totalement dans la nature, dans la forêt. Pourquoi ce changement radical de La cité Saturne jusqu’à La forêt magique de Hoshigahara ?

C’est vrai que je les ai dessinés à la même époque. Pour être exacte, j’ai commencé par La cité Saturne et ensuite j’ai commencé La forêt magique de Hoshigahara en parallèle. Et dans La cité Saturne, je ne dessinais que des bâtiments et j’avais envie de dessiner autre chose. L’opposé des bâtiments, c’est la nature et c’est comme ça que je me suis mise à La forêt magique de Hoshigahara.

Finalement quand on regarde quand même les thèmes profonds qui sont abordés dans ces œuvres, c’est très complémentaire et ça rentre beaucoup en résonance. Est-ce qu’en partant dans deux chemins différents, vous pensiez que les mêmes thématiques allaient se rejoindre ?

C’est vrai que j’ai tendance à reprendre les mêmes thèmes, même dans des œuvres que vous ne connaissez probablement pas. Je reviens souvent à la même chose, notamment la solitude. J’aime bien avoir des personnages qui sont seuls, puis qui créent des liens petit à petit, se créent un entourage et se rendent compte au fil du temps de ce qui est vraiment précieux pour eux. Ce n’est pas forcément quelque chose que je fais de manière consciente, moi-même, ça m’étonne un peu, parfois. Mais je pense que c’est lié au fait que je mets beaucoup de moi-même dans mes œuvres.

C’est ainsi que s’achève la première partie de cette conférence dédiée à l’univers de Hisae Iwaoka. Rendez-vous dès demain pour découvrir la suite et fin de cette entrevue plus que passionnante.

Audrey

Véritable cœur d'artichaut, je suis friande de romances poignantes. Plus une série me fait pleurer, plus je l'aime !

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