Hier, nous te proposions la première partie de la conférence dédiée à l’univers de Hisae Iwaoka, autrice notamment de La cité Saturne et La forêt magique de Hoshigahara. Découvre dès à présent la suite et fin de cette entrevue qui s’est déroulée à l’occasion de Japan Expo 2026.
Comme pour l’article d’hier, celui-ci reprend les questions de Rémi Inghilterra, Directeur de la collection Le Renard Doré, et la traduction en français des réponses de la mangaka.

L’univers de La forêt magique de Hoshigahara
L’histoire de La forêt magique de Hoshigahara, c’est celle d’une petite forêt qui est perdue au milieu d’un quartier totalement résidentiel. Les enfants la croient hantée et personne ne rentre dedans. D’où vient cette image un peu étonnante, mais en même temps très précise de ce petit bout de nature perdu au milieu de plein d’habitations ?
Je pense que c’est difficile à imaginer ou à concevoir pour les Français qui habitent à Paris par exemple. Mais au Japon, c’est quelque chose qu’on voit souvent. C’est-à-dire que dans un quartier résidentiel, vous pouvez avoir plein de maisons et une maison vide inhabitée en plein milieu parce que les propriétaires sont décédés de vieillesse. Et dans ces maisons abandonnées, la nature reprend un peu ses droits et on a des plantes, des arbres qui poussent tout autour. C’est quelque chose qu’on voit vraiment souvent au Japon. Moi-même depuis mon enfance, j’ai vu des tas de maisons comme ça et ça a quelque chose d’un petit peu effrayant dans l’imaginaire japonais.

Dans cette histoire de La forêt magique de Hoshigahara, il y a un humain qui s’appelle Sôichi, qui vit dans cette forêt, dans laquelle tout peut prendre vie sous forme d’esprit (un caillou, etc.). Et quand il entre en contact avec un personnage particulier de cette histoire, ce personnage lui donne une carte à tamponner, quelque chose de courant au Japon, pas du tout chez nous. Mais en fait, ils scellent un pacte ensemble ; cette carte va pouvoir lui permettre d’atteindre ce qu’il souhaite. Il y a une sorte d’économie morale entre eux par le biais de cette carte. C’est presque enfantin, alors que derrière il y a plein de choses qui sont extrêmement dures comme la mort, l’amour, et d’autres grands thèmes importants abordés… D’où vous est venue cette idée de carte pour faire le lien entre les humains et les esprits ?
Quand j’ai commencé ma série, les cartes pour rassembler les tampons, c’était quelque chose qui était vraiment à la mode au Japon. Dans tous les magasins, on avait des petites cartes qui pouvaient permettre d’obtenir des réductions de 200 yens avec des tampons. C’est quelque chose qu’on ne voit pas beaucoup dans les mangas, donc j’ai décidé de m’en inspirer pour ma série. Et les Japonais adorent collectionner les tampons.
Dans cette série, il y a plein de personnages qui interviennent, beaucoup d’esprits mais également un jeune garçon qui s’appelle Yohei. Il va entrer en contact avec l’esprit d’un petit caillou qui s’appelle Caillou. Il lui donne ce nom-là en tout cas. Et je pense que c’est, en tout cas, à mes yeux, l’une des relations les plus marquantes dans cette histoire. Certainement parce que c’est un petit enfant et que quand on est enfant, forcément, on voit le monde différemment des adultes. Je pense qu’il n’y a que des adultes ici, vous voyez ce que je veux dire. Est-ce que vous aussi quand vous étiez petite, vous vous faisiez des amis imaginaires ou est-ce que vous imaginiez des choses comme ça par exemple : que les objets pouvaient avoir une âme et avoir un petit esprit qui lui correspond ?
C’est possible, mais honnêtement, je ne m’en souviens plus. En revanche, ce que je peux vous dire, c’est que quand j’étais petite, j’avais une énorme peluche sur toutes mes photos d’enfance. Et un jour mes parents ont fini par la jeter. Alors, j’ignore si elle avait une âme, mais moi ça m’avait rendu très, très triste et ça m’arrive parfois de me demander si elle en avait une.
La série commence sur un ton plutôt léger avec des chapitres plus ou moins indépendants reliés par un fil, avant de prendre petit à petit forme ensemble. Et surtout l’histoire devient de plus en plus sombre au fil des chapitres et des volumes. Comment avez-vous géré ce basculement entre ce qui pouvait être considéré comme une promesse initiale d’un récit léger dans une forêt et qui tourne petit à petit plutôt vers le côté sombre de l’histoire ?
Oui, vous avez tout à fait raison. Au début c’est un récit assez léger qui devient sombre petit à petit. J’ai dû réfléchir à cet équilibre. Mais ce que je savais depuis le début, c’est qu’à la fin je voulais offrir une fin heureuse à tous les personnages. Donc il y a eu plusieurs rebondissements, plusieurs développements qui avaient pour but aussi de captiver le lecteur. Et à la fin c’était assez difficile de lier les éléments entre eux, mais je savais déjà que je voulais sauver tous les personnages.

Dans cette histoire, au-delà du folklore japonais qui est assez évident, rien que visuellement dans ce que vous (NDLR : les personnes assistant à la conférence) avez vu depuis tout à l’heure, quelles sont les sources qui ont été vos réelles inspirations que ce soit au niveau graphique ou au niveau de l’histoire : des contes, des mangas, des dessins animés, vraiment au sens large ?
Je pense que je me suis inspirée des matsuri, des petites fêtes qu’on a au Japon, et j’ai aussi puisé dans mes souvenirs. Par exemple quand j’étais petite, je prenais mon bain. C’est un bain comme on en voit dans Mon voisin Totoro, quelque chose en métal qu’on vient chauffer par en dessous à la main. Par contre je me souviens très bien de ces moments-là où j’étais en train d’essayer de chauffer et d’attendre que l’eau se réchauffe. C’est ce genre de souvenirs d’enfance qui m’ont inspirée. Pour les matsuri, c’est vrai qu’il y en a beaucoup. Pareil pour le folklore japonais. C’est difficile de vous en citer un en particulier, mais ça a été une source d’inspiration également.
L’arrivée d’un nouveau titre en français : Piqués en plein cœur
Depuis le début, on parle de séries de science-fiction et de fantasy. On va parler un petit peu d’autre chose parce qu’à la fin de l’année, vous pourrez trouver ce titre en librairie qui s’appelle Piqués en plein cœur. Si je dis qu’on n’est pas dans la SF et la fantasy, c’est qu’on n’y est pas du tout, on est en fait vraiment dans une romance. Une romance très lente, très douce où les personnages se cherchent. C’est presque immobile par rapport à vos autres récits et ça bouge pas vraiment. On est dans un bâtiment, avec un personnage en bas de ce bâtiment, et le deuxième en haut. Pourquoi cette envie de resserrer totalement cette histoire dans ce bâtiment et avec ces deux personnages ?
Tout d’abord, c’est mon éditrice qui m’a approchée en me disant qu’elle était intéressée pour lancer un nouveau magazine de prépublication, qui serait cette fois-ci centré sur les petits bonheurs du quotidien. Il faut savoir que moi, auparavant, j’avais pour l’habitude de fabriquer des peluches moi-même. Donc évidemment ça vient aussi de là. Et mon mari, lui, voulait tenir un café. Il n’en a jamais tenu, mais c’était quelque chose qu’il voulait faire. En fait j’ai pris ces deux éléments que j’ai assemblés, puis mon éditrice m’a demandé d’ajouter des éléments un peu surnaturels et c’est ainsi qu’est né Piqués en plein cœur.

Ce qui est intéressant, c’est quelque chose qu’on trouve dans le titre japonais et pas du tout dans le titre français parce que c’est juste impossible à retransmettre, mais je trouve intéressant d’aborder la question. En japonais, c’est Shiawase no machi, sachant que machi peut avoir un double sens sur lequel vous avez joué pour faire ce titre. Machi ça peut-être à la fois le quartier et ça peut à la fois être l’aiguille qui est du coup très symbolique dans ce récit parce qu’il (NDLR : le personnage masculin) fait des peluches mais également parce que l’aiguille a un rôle particulier. Je ne vais pas vous en dire plus, ça serait vraiment dommage tout de suite. D’où vous est venue cette idée du jeu de mots dans le titre ?
Avant l’histoire, c’est le jeu de mots qui m’est venu. Dans Shiawase no machi, on a machi, la ville et je me disais que les lecteurs, en lisant le titre, penseraient tout de suite à la ville. En fait j’avais envie qu’en avançant dans leur lecture, ils se rendent compte qu’en fait machi du titre, ça ne désignait pas la ville, mais ça désignait l’aiguille. Je trouvais ça intéressant de surprendre mes lecteurs.
En fait, on va en dire plus sur l’aiguille. Elle loge un personnage important dans cette histoire : la mère décédée de l’homme en question. Ça doit vous rappeler quelque chose si vous avez lu La forêt magique de Hoshigahara. Il y a un lien qui me semble assez évident. Pouvez-vous nous dire pourquoi vous avez besoin de loger des présences, qui sont souvent bienveillantes d’ailleurs dans un objet du quotidien ? À noter que dans La forêt magique, ce ne sont pas que des objets d’ailleurs.
J’ai beaucoup réfléchi à cette question et quand j’étais petite, je lisais beaucoup d’albums jeunesse. D’ailleurs, j’ai eu l’occasion d’en voir en France également. C’est vrai qu’il y a beaucoup d’animaux comme personnages et je pense que ça vient un peu de là. Il y a quelque chose qui m’attire vraiment dans l’idée de loger des âmes dans les objets. Mais ce n’est pas tout. Avec le recul, peut-être que Doraemon m’a également influencée. Dans Doraemon, on a aussi des choses un peu similaires avec des objets qui ont une âme. Et c’est possible que ça m’ait inspirée également.
Si mes calculs sont bons, mais ils sont peut-être erronés – vous me le dites si c’est le cas – vous fêterez vos 25 ans de carrière l’année prochaine, ce qui représente la moitié de votre vie. Qu’est-ce que vous retenez de ce quart de siècle de création, si vous ne deviez retenir qu’une poignée de choses ?
C’est vrai que ça passe très vite. Ça m’arrive de ressentir ma solitude, mais avec le recul quand j’y réfléchis, je me dis que les liens humains sont vraiment très importants. Malgré la distance, je suis soutenue par mes amis, ma famille, mes lecteurs et ces relations humaines sont très importantes. Il y a aussi les autres mangakas qui sont à la fois mes rivaux, mais qui me donnent envie de me dépasser, de donner le meilleur de moi-même. Il y a d’autres relations que j’ai avec certaines amies qui sont des artistes aussi. Ça nous arrive de louer des galeries pour faire une petite exposition avec nos œuvres tous ensemble. Quand je pense à ces 25 années, je pense notamment à l’humain.
Un prochain album sur les légumes ?
Depuis vos débuts, vous avez exploré plein de genres. Vous avez abordé plein de thématiques. Est-ce que il y a une idée, un genre, une thématique même que vous n’avez pas abordé, pas encore essayé et que vous aimeriez faire, pour créer une œuvre autour de ça prochainement ?
J’aimerais bien un jour écrire un album pour enfants. J’ai un fils qui a 9 ans et qui n’aime pas les légumes. Alors mon ambition c’est de créer un album qui lui donnera envie d’en manger.
Et est-ce que les légumes de cette histoire auront un esprit à l’intérieur ?
Comme on est censé les manger, ça serait un petit peu triste de leur donner une âme quand même. J’aimerais que mon fils s’entende bien avec les légumes.
Articles complémentaires
Si tu souhaites en savoir plus sur Hisae Iwaoka, voici deux articles publiés pour marquer la venue de l’autrice en France à l’occasion de son passage à Japan Expo :
- de Germon, Laetitia. « ENTRETIEN. Hisae Iwaoka, l’autrice de mangas qui rêve d’une harmonie entre l’humain et la nature – franceinfo ». franceinfo, https://www.franceinfo.fr/culture/bd/mangas/entretien-hisae-iwaoka-l-autrice-de-mangas-qui-reve-d-une-harmonie-entre-l-humain-et-la-nature_8103359.html. Consulté le 21 juillet 2026.
- Paquot, Valentin. « Dans la forêt intérieure de Hisae Iwaoka ». L’internaute, https://www.linternaute.com/livre/mangas/10942432-dans-la-foret-interieure-de-hisae-iwaoka/. Consulté le 21 juillet 2026.

